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Le mystère de la femme kamikaze de Falloujah.

30 juillet 2015 - ACTUALITE
Le mystère de la femme kamikaze de Falloujah.

Kamikase

Un attentat aurait visé des membres de l’Etat islamique, qui contrôle la ville. Accident, acte intentionnel de désespoir ou de vengeance?

guillemets_Gris30Son identité reste méconnue. Ses intentions encore troubles. Mais à Falloujah, première ville irakienne à être tombée sous la coupe de l’Etat islamique, en janvier 2014, les rues bruissent des rumeurs les plus folles sur cette mystérieuse kamikaze ayant fait sauter sa ceinture d’explosifs, dimanche dernier, contre des membres de Daech. Le bilan de l’attentat suicide au féminin est lourd: au moins 23 morts parmi les djihadistes, et 17 blessés, selon plusieurs sources locales.

guillemets_Gris30«Ça s’est passé à midi. J’étais en centre-ville, au marché local quand j’ai entendu l’explosion», confie par téléphone Abou Abdallah al-Fallouji – un pseudonyme –, qui travaille comme réparateur de voitures à Falloujah. «La détonation provenait du sud de la ville. Très vite, les gens ont commencé à murmurer qu’une femme s’était fait exploser aux abords d’un rassemblement de Daech», dit-il. Un incident inédit que les combattants au drapeau noir, touchés au cœur de leur organisation, se sont empressés de nier. «En quelques minutes, ils ont pris leurs micros dans les rues. Ils ont hurlé que c’était une «fausse rumeur», en sommant la population de cesser d’en parler, sous peine de représailles. Et puis, ils se sont hâtés ­d’affirmer que la déflagration avait été causée par une frappe de la coalition internationale», poursuit Abou Abdallah al-Fallouji.

guillemets_Gris30La mise en garde n’a pourtant pas suffi à faire taire les habitants. Le soir même, plusieurs médias locaux s’empressent de confirmer l’information, aussitôt relayée sur les réseaux sociaux. Sur son site internet, l’agence de presse Noon offre même quelques détails supplémentaires: la kamikaze, d’une trentaine d’années et couverte d’un niqab – long voile qui ne laisse apparaître que les yeux – serait parvenue à se glisser dans un rassemblement de Daech dans le quartier de Resala, sous le prétexte qu’elle était poursuivie par des hommes, avant de passer à l’acte.

Premier du genre

guillemets_Gris30L’intrigante explosion ne cesse, depuis, de défrayer la chronique. A Falloujah, la surprise est d’autant plus grande que l’attentat anti-Daech, le premier du genre dans cette ville située à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Bag­dad, a été commis par une femme. «Bien évidemment, on ne peut exclure la possibilité d’un accident interne», estime le journaliste irakien Mohamed al-Jomaily, basé à Khalidiya, dans la province d’Anbar. Longtemps, les fidèles d’Abou Bakr al-Baghdadi ont répugné à recruter des combattantes, arguant pour certains que le djihad au féminin était haram («illicite»). Mais, en Irak comme en Syrie, plusieurs femmes auraient commencé à rejoindre le «califat» islamiste pour prendre les armes. «On peut imaginer que l’une d’elles, faute d’expérience, ait fait sauter ses explosifs par erreur alors qu’elle s’apprêtait à mener une opération suicide», dit le reporter. Autre possibilité: celle d’une infiltration du groupe par une femme rebelle de Falloujah qui se serait fait passer pour une recrue.

guillemets_Gris30Selon Abou Abdallah al-Fallouji, il pourrait tout simplement s’agir d’un acte direct de «vengeance» contre l’EI. D’après lui, «une majorité de la population de Falloujah s’oppose à l’organisation de l’Etat islamique, même si elle n’ose l’exprimer publiquement par peur de représailles». Sa description de la vie sous Daech donne froid dans le dos: «L’Etat islamique a fait fermer les barbiers, interdisant aux hommes de se raser. Les cigarettes et les blue-jeans sont proscrits. Les hommes soupçonnés d’homosexualité sont jetés du haut des immeubles. Les femmes sont forcées d’être voilées des pieds à la tête et de sortir uniquement accompagnées par leur mari, leur fils ou leur frère. Toute relation hors mariage est punie par lapidation…»

«Cri de désespoir»

guillemets_Gris30La presse locale rapporte également que, quelques jours avant l’explosion, une femme d’une quarantaine d’années avait subi des coups de fouet parce que son fils avait rejoint l’armée irakienne. En signe de protestation, une centaine de personnes étaient descendues manifester dans la rue contre Daech. Quarante d’entre elles avaient aussitôt été arrêtées et emprisonnées. «Certains suggèrent que c’est cette mère de famille, disparue depuis l’incident, qui se serait vengée. Mais il pourrait aussi s’agir d’une proche d’un des détenus», avance Abou Abdallah al-Fallouji, en reconnaissant la difficulté de vérifier ces rumeurs. Pour lui, l’affaire est néanmoins révélatrice d’un ras-le-bol de la population, prise en étau entre Daech d’un côté et les frappes de la coalition qui appuient l’armée irakienne de l’autre. «J’y vois un cri de désespoir, celui d’hommes, mais aussi de femmes, à l’agonie», dit-il.

***Le Temps
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