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Abu Abdallah, le « couturier » de Daech « C’est moi qui préparais les kamikazes »

31 juillet 2015 - ACTUALITE
Abu Abdallah, le « couturier » de Daech « C’est moi qui préparais les kamikazes »
Abu Abdallah

Abu Abdallah, menotté, dans une cellule d’une prison hautement sécurisée à Bagdad. Une photo réalisée pour le magazine « Der Spiegel ».

Officiellement, il était garagiste à Bagdad. Mais Abu Abdallah confectionnait sur mesure les ceintures d’explosifs des candidats au martyre. Rencontre.

guillemets_Gris30Pendant un an et demi, Abu Abdallah  – son nom de guerre – a joué un rôle clé dans les attentats-suicides de Daech, qui ensanglantent régulièrement Bagdad, par vagues ou, parfois, simultanément dans plusieurs lieux. « Nous avons connu une série d’explosions à la voiture piégée qui relevaient de l’œuvre d’art, ironise le capitaine Safar, de la police criminelle irakienne. Tout était détruit. Impossible de trouver le moindre indice sur le véhicule ou les explosifs employés. » Abu Abdallah a organisé une vingtaine de ces attaques, faisant des centaines de victimes. Ce qui lui vaut d’être le détenu le plus surveillé de la capitale irakienne. Pour accéder au bâtiment où il est enfermé, il faut notamment franchir une série de murailles en béton hautes de 4 mètres, gardées par des véhicules blindés Humvee équipés de fusils-­mitrailleurs.  Et promettre de garder secret jusqu’au nom de sa prison haute sécurité. Même l’étrange horaire de l’interview – 22 heures, quand la circulation s’amenuise – est prévu pour empêcher tout complice d’approcher du site sans se faire remarquer. « Nous déplaçons régulièrement ce genre de prisonniers d’un lieu de détention à un autre », précise le capitaine Safar. Une mesure qui réduit le risque d’évasion. Sous le mandat du précédent Premier ministre, Nouri Al-Maliki, la corruption était telle que Daech parvenait souvent à graisser la patte des personnels de prison.  Le nouveau gouvernement, dirigé par Haïdar Al-Abadi, a fait du ménage, une assurance-vie pour Abu Abdallah. Auparavant, le seul moyen d’éviter les risques d’évasion était l’exécution, le plus rapidement possible.

Abu Abdallah: « Tous ces jeunes étaient sereins, parfois même joyeux. En enfilant leur tenue, ils se réjouissaient: “ça s’ajuste bien”  »

guillemets_Gris30« Je ne suis pas un boucher ni quelqu’un de sanguinaire. J’ai juste ­appliqué un plan dans le cadre du djihad. » Le terroriste est efflanqué mais se dit bien traité. Les officiels assurent qu’il livre spontanément quantité d’informations. Des confidences qui ne permettront pas forcément de remonter sa filière : par sécurité, les cellules de l’Etat islamique agissent indépendamment les unes des autres, et chaque activiste en sait le minimum. En parlant, Abu ­Abdallah cherche surtout à gagner du temps. Il repousse la sentence qui ne manquera pas de tomber : la peine de mort.

guillemets_Gris30Les activistes de Daech se laissent rarement prendre vivants. Une fois cernés, ils se font exploser ou avalent une capsule de poison. Le spécialiste des attentats-suicides, lui, n’en a pas eu le temps. On a même réussi à saisir le contenu de son atelier de fabrication d’explosifs, dissimulé ­derrière une enseigne de garage automobile. Le « garagiste » décidait du lieu de chaque attentat, équipait les terroristes, leur fournissait ceinture d’explosifs ou voiture piégée, puis les accompagnait à ­destination. A-t-il songé à se transformer un jour en « martyr » de sa cause ? « Non, ce n’était pas mon travail », ­répond-il sobrement.

guillemets_Gris30Abu Abdallah s’exprime avec la fierté du cadre qui s’est élevé au-dessus du lot : « Je ne suis pas un simple adepte mais un penseur, un planificateur. Les responsables militaires de l’Etat islamique m’ont sélectionné. Et j’ai vite prouvé ma compétence. » L’homme se concentre, semble attaché à la justesse du moindre détail qu’il s’apprête à donner. Pour les voitures piégées, il dit utiliser du plastic C4 ou des explosifs extraits de missiles. « Mais pour les ­ceintures, je perçais surtout les munitions de batteries antiaériennes, parce que leur poudre est particulièrement puissante. Ensuite, je préparais des vestes et des ceintures de plusieurs tailles. » Du prêt-à-porter prêt à tuer. Avant un attentat, ses commanditaires lui envoient les mensurations du ­prochain candidat au « martyre ». ­Ensuite, il n’a plus que des ajustements mineurs à opérer. Une ­organisation ­minutieuse qui permet à Abu Abdallah de passer le moins de temps possible avec ceux que le « commandement militaire » lui envoie un par un.

Né dans une très ancienne famille chiite, il se rallie au sunnisme à 17 ans

guillemets_Gris30«  Ils avaient de 21 à 30 ans et arrivaient en général de Falloujah, dit le ­détenu. Seulement un sur dix était irakien. La plupart avaient fait le voyage depuis l’Arabie saoudite, la Tunisie, ­l’Algérie… J’ai même accueilli deux ­Occidentaux, un Australien et un Allemand. » Ce dernier, Abu Qaqa Al-Almani, ne comprenait que quelques mots d’arabe. Qu’importe, les deux hommes communiquent par gestes. « C’est l’opération la plus courte, reprend Abu Abdallah. Le lieu où j’ai récupéré cet homme était situé tout près de celui de l’attentat. Quarante-cinq minutes après son arrivée à Bagdad, qu’il voyait pour la première fois de sa vie, il était mort. J’étais extatique. Si content de rencontrer un ­chrétien converti à l’islam, venu d’aussi loin et prêt à se sacrifier ! Je me suis senti d’autant plus proche de lui que, moi aussi, j’ai mis du temps à trouver la vraie foi. » Car Abu Abdallah, né dans une très ­ancienne famille chiite, ne s’est rallié au sunnisme que vers l’âge de 17 ans. Mais il se trompe sur l’Allemand : d’origine ­musulmane, il n’a jamais été chrétien.

guillemets_Gris30La plupart de ses « clients » ne passent au garage que pour les ­ultimes préparatifs. Il ne faut pas attirer l’attention : pas la moindre barbe mais des ­cheveux soigneusement coiffés avec du gel, un tee-shirt anonyme… Tous ces jeunes gens se montrent sereins, « parfois même joyeux ». En enfilant leur ceinture d’explosifs, ils se réjouissent et disent : « Ah, ça s’ajuste bien ! » Abu Mohsen Qasimi, un Syrien, n’a cessé de plaisanter jusqu’au bout. Quand il a pris congé de son mentor, il ne lui restait plus que deux minutes à vivre. « Avec un Saoudien, raconte Abu Abdallah, j’avais pris le volant pour la première partie du trajet. Et je me demandais comment nous pourrions échanger nos places discrètement… On s’est arrêtés et on a fait semblant d’avoir un problème mécanique. Personne n’a rien remarqué. Qu’est-ce qu’on a ri ! » Quand on lui demande s’il recommencerait, c’est, de tout l’entretien, la seule question qui le déstabilise. Il abandonne son air enjoué, pâlit, puis dit qu’il ne peut pas répondre.

guillemets_Gris30Ses « compétences » reposaient ­notamment sur sa connaissance intime de Bagdad. « C’est ma ville, dit-il. J’y suis né. Le week-end, mes parents m’emmenaient au zoo et mon père m’achetait une glace. » Des souvenirs heureux… Pourtant, aucun lieu, aussi aimé soit-il, n’est tabou quand il faut sélectionner le site d’un futur attentat : « Je les choisissais pour qu’un maximum de gens soient ­atteints, surtout des policiers, des soldats et des chiites. Des check-points, des marchés, des mosquées… Seulement des mosquées chiites. » Des musulmans, donc. Et plus spécifiquement, pour lui, d’anciens coreligionnaires. « Oui, mais les chiites sont des infidèles. Ils n’ont qu’à se repentir et devenir sunnites. Je pensais que les témoins des explosions seraient effrayés et qu’ils commenceraient à réfléchir. Je voulais continuer jusqu’à ce qu’ils se convertissent tous. Ou qu’ils émigrent. Peu importe quand. Peu importe ! »

© « Der Spiegel », traduction et adaptation Karen Isère

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