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Le faux médecin assassin pourrait sortir de prison.

31 juillet 2015 - FAIT DIVERS, FRANCE, MEDIAS
Le faux médecin assassin pourrait sortir de prison.

Jean-Claude Romand avait tué femme, enfants et parents près de Genève en 1993. Il s’était inventé une vie de chercheur à l’OMS. Sa période de sûreté de 22 ans s’achève

guillemets_Gris30Route Bellevue à Prévessin-Moëns, dans le Pays de Gex. A l’angle du chemin de la Ravoire, la maison des Romand est là. C’est une vieille dame croisée près de la boucherie-épicerie qui a indiqué la direction. Ici, toutes les habitations se ressemblent. Plutôt cossues, qu’on devine confortables, toujours entourées de jardinets et gazons verts. La maison des Romand a été longtemps inhabitée. Un vieil Anglais, retraité des Nations unies, «section recherche sur le désarmement» précise-t-il, dit: «Qui a envie de vivre là où un homme a assassiné toute sa famille ?» Pourtant le pavillon est aujourd’hui occupé. Un homme, la cinquantaine, derrière la haie, fait la sourde oreille. Puis répond, maussade, à la question de savoir s’il connaît l’affaire Romand: «Je ne suis pas de la région.» Mais il sait forcément ce qu’il s’est passé là.

guillemets_Gris30Tout le monde sait plus ou moins ce qu’a fait Romand. Sa femme Florence tuée le 9 janvier 1993 avec un rouleau à pâtisserie, puis ses deux enfants Caroline, 7 ans, et Antoine, 5 ans, avec un 22 Long Rifle muni d’un silencieux, ensuite ses parents à Clairvaux (Jura français) le même jour avec la même arme (et le chien aussi). Il file à Paris, gaze puis semble vouloir étrangler sa maîtresse dans la forêt de Fontainebleau, mais lui laisse la vie sauve (il lui dit qu’il a eu une absence liée à une maladie, un lymphome, qu’il s’est inventé). Il rentre chez lui à Prévessin, met le 11 janvier le feu à la maison à l’heure où passent les éboueurs, avale des barbituriques périmés depuis dix ans, est hospitalisé dans le coma à Genève.

Assasssin

guillemets_Gris30Lorsqu’il est jugé apte à répondre aux questions des enquêteurs, il invente un homme roulant les r qui se serait introduit dans la maison familiale. Mais le scénario ne tient pas, Jean-Claude Romand est vite confondu, reconnaît qu’il a tué sa famille. La police contacte l’ONU à Genève, son employeur. Le Gessien est connu sous le respectable nom de docteur Romand, éminent chercheur à l’OMS. Mais il ne figure pas dans les fichiers, l’agence onusienne n’a jamais recruté un docteur Romand. Il apparaît peu à peu que Jean-Claude Romand a inventé une vie, n’a cessé de mentir pendant dix-huit ans, n’a jamais été médecin, racontait à sa femme qu’il se rendait à un congrès à Tokyo quand il était en train de potasser sur des aires d’autoroute de Rhône-Alpes ou dans les forêts du Jura des ouvrages médicaux pour donner le change. A Cointrin, il achetait des souvenirs pour les enfants et en rentrant à la maison parlait de fatigue à cause du décalage horaire.

guillemets_Gris30Pourquoi revenir sur cette douloureuse affaire? Parce que Jean-Claude Romand, condamné le 2 juillet 1996 à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 22 ans, pourrait sortir cette année de la prison de Saint-Maur à Châteauroux (Indre). Prévessin-Moëns, ces temps-ci, voit des journalistes s’adonner au micro-trottoir avec l’espoir de croiser un habitant qui l’aurait connu, pourrait se souvenir. Le maire de l’époque, Jean Vanier, n’a rien à dire sinon qu’il espère fort que Romand va rester en prison et qu’il n’est surtout pas le bienvenu au village.

guillemets_Gris30Passage obligé: la pharmacie Cottin. Parce que Florence Romand, pharmacienne, y faisait des remplacements. Jacques Cottin était un proche de Jean-Claude. Même monde, même standing, un confort petit-bourgeois. Dans les années 1980, la Genève internationale non imposée louait ou achetait dans ce pan de territoire coincé entre le Jura et la Suisse. Le niveau de vie est élevé, les commerces locaux en profitaient, les professions libérales aussi. Pas les petits salaires français, les fonctionnaires, les ouvriers. Retour chez Jacques Cottin, le pharmacien. Il s’étonne de lire dans la presse des citations qui lui sont attribuées alors qu’il n’a rien à dire sur une libération éventuelle de Romand. «Aucun commentaire», nous confirme-t-il, avec gentillesse.

guillemets_Gris30Jacques Cottin est pourtant l’un de ceux à qui l’on a très envie de poser cette question: comment peut-on se laisser abuser pendant tant d’années par un homme, un ami parfois, qui se disait médecin, ne l’était pas, roulait des heures dans une voiture tandis que tous le croyaient planchant sur des dossiers importants à l’OMS ? Romand commandait en pharmacie des médicaments en vue d’une recherche sur le cancer, traitement qu’il revendait à prix d’or à des proches. Mais l’argent qui lui permettait d’accéder à une vie de notable (maison, belle voiture, scolarité des enfants dans le privé et catéchisme) provenait avant tout de vastes escroqueries opérées dans son cercle de relations (parents, beaux-parents, maîtresse) sous prétexte d’argent à placer en Suisse afin de le faire fructifier.

guillemets_Gris30Denis Toutenu, auteur avec l’un de ses confrères d’un essai* très documenté sur le cas Romand, est l’un des cinq psychiatres qui a expertisé le quintuple meurtrier. Il confie au Temps: «Lorsque nous le rencontrions en prison, il se présentait affable, digne et réservé. La pièce était sinistre, mais par l’atmosphère on se croyait facilement dans le salon feutré d’un bourgeois discret qui a réussi. Nous semblions être deux psychiatres faisant face au docteur Romand recevant deux confrères. Nous avons compris lors de ces entrevues comment son entourage pouvait avoir été trompé: c’est un mythomane hors du commun.» Et un grand malade.

guillemets_Gris30L’écrivain Emmanuel Carrère, qui a correspondu avec Romand et publié en 2000 un récit (L’adversaire chez P.O.L), rappelle que, lors d’un dîner chez un cardiologue, la conversation fut très pointue et le praticien avoua «s’être senti tout petit face au docteur Romand». Jacques Frémion, l’un des avocats de Jean-Claude Romand, ajoute: «Si je venais le voir avec la goutte au nez, il me conseillait un médicament.»

guillemets_Gris30Une chose est vraie: Jean-Claude Romand, enfant unique d’un garde forestier et d’une mère au foyer, écolier assidu et lycéen très doué, a bel et bien effectué et réussi une première année de médecine à Lyon. Mais ne s’est pas présenté à l’examen final de deuxième année. Il a justifié par une chute dans un escalier puis par son lymphome. Tout bascule à cette époque, en 1975, très mystérieusement. Il dit ensuite qu’il a finalement passé avec succès ses examens. Lors du procès, la présidente lui a demandé: «Mais pourquoi ?» «Je me suis posé cette question pendant vingt ans, je n’ai pas de réponse», a-t-il chuchoté à la barre.

guillemets_Gris30L’engrenage démarre là. Jean-Claude Romand s’est inscrit ensuite à 12 reprises en deuxième année jusqu’en novembre 1986 (en laissant croire qu’il poursuivait normalement son cursus) ce qui lui assurait une carte d’étudiant, un statut social, un réseau d’amis, une future épouse (Florence) qui bifurquera vers la pharmacie. «Comment était-il possible en France à cette époque d’accorder au même individu 12 cartes consécutives d’étudiant de 2e année», se demande encore Me Frémion. La société, d’une certaine manière, a entretenu le mensonge, laisse entendre le magistrat. Le mensonge a été aussi officialisé dans la famille Romand, «mensonge pieux» précise Denis Toutenu. Les grossesses extra-utérines de la maman devenaient face au petit Jean-Claude des appendicites «pour cacher le scabreux». L’enfant lisait beaucoup, pour apprendre assurait-on. Pour s’isoler en réalité. Ce qu’il continuera à faire devenu adulte sur les bords des routes ou dans les bibliothèques.

guillemets_Gris30Autre question: la mort était-elle la seule issue ? Cracher le morceau, avouer l’invraisemblable subterfuge avant les gestes fatals était-il possible ? Denis Toutenu explique: «Dans son microcosme, Romand s’est construit une image parfaite de réussite. Métier prestigieux, ami disait-il de Bernard Kouchner, une belle famille, une BMW, amant d’une fausse blonde. Dans un système complètement narcissique, perdre la face et son image équivaut à tout perdre. Tout-puissant dans la mythomanie, il allait basculer dans la toute-impuissance. Déjà découvert sur le plan financier, il allait l’être dans sa construction mensongère. D’où son idée: plutôt la mort que la déchéance honteuse.»

guillemets_Gris30Le psychiatre poursuit: «Il nous disait: je voulais me suicider mais ma mort allait faire souffrir mes proches, ils devaient donc mourir avec moi. Mais dans son système égocentrique sa femme, ses enfants étaient davantage des prolongements de lui-même que des personnes distinctes. Dans cette optique, les faire disparaître, c’était se faire disparaître.»

guillemets_Gris30Sortira ? Sortira pas ? Jacques Frémion estime que la question pour l’heure ne se pose même pas. «Le processus est long et ardu, précise l’avocat. Il faut faire une requête, obtenir le feu vert du Tribunal de l’application des peines, recueillir l’avis d’un cortège d’experts psychiatres, posséder les moyens financiers pour vivre ce que Romand n’a plus, avoir un logement. Il a maintenant 61 ans, n’a jamais cotisé à la Sécurité sociale.» En prison, Romand s’est très bien comporté, a été le médecin des détenus, a appris des langues, dit qu’il a bénéficié d’une protection car il y a rencontré un caïd à qui il a un jour donné 200 francs (monnaie de l’époque) alors qu’il mendiait (vrai ou faux?) et a vu une visiteuse de prison tomber folle amoureuse de lui.

guillemets_Gris30A Denis Toutenu, Romand a confié qu’il se sentait libre en prison parce qu’il était enfin lui, «un assassin qui a l’image la plus basse qui existe dans la société, ce qui est plus facile à supporter que les vingt ans passés avant». Si Jean-Claude Romand sort, Jacques Frémion prédit deux scénarios: «Une souffrance extrême, une vie de solitude qui pourrait le voir mal finir dans un trou. Ou alors un entretien de sa mythomanie avec des invitations sur les plateaux de télévision.» Denis Toutenu se souvient que Jean-Claude Romand a accepté de répondre aux sollicitations d’Emmanuel Carrère le jour où ont cessé les expertises psychologiques. «Il a sans cesse besoin de satisfaire son narcissisme», assure-t-il.

* «L’affaire Romand, le narcissisme criminel: approche psycholo­-gique», Denis Toutenu et Daniel Settelen. Editions L’Harmattan.

*** Le Temps

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