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En Arabie saoudite, la menace insaisissable de Daech.

10 août 2015 - MONDE ARABE
En Arabie saoudite, la menace insaisissable de Daech.
Daech

Le prince Fayçal ben Khaled ben Abdelaziz, gouverneur de la province d’Asir, rend visite à des blessés de l’attentat de jeudi. (Keystone)

Le royaume a subi une dizaine d’attaques terroristes depuis novembre 2014. Les auteurs des derniers attentats suicides, sans passé djihadiste ou criminel, ont été recrutés en ligne

guillemets_Gris30Retour aux années de plomb. Dix ans après le déclin de la quasi-insurrection menée par Al-Qaida dans les rues de Riyad, l’Arabie saoudite est confrontée à une deuxième offensive terroriste de grande ampleur. Depuis le mois de novembre 2014, l’organisation Etat islamique (EI) a perpétré une dizaine d’attaques dans le royaume, qui ont causé la mort de près de 60 personnes, dont de nombreux chiites. Un bilan à peu près similaire à ceux enregistrés entre 2003 et 2005, au plus fort de l’assaut mené par les émules d’Oussama ben Laden. En tant que membre de la coalition anti-EI conduite par les Etats-Unis et surtout gardien autoproclamé de l’orthodoxie sunnite, le royaume constitue une cible obligée pour Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EI, qui se prétend «calife» et «prince des croyants».

guillemets_Gris30Dans la dernière action violente revendiquée par son mouvement, jeudi, un homme s’est fait exploser à l’intérieur de la mosquée d’une base des forces spéciales, les SWAT, à Abha, dans la province d’Asir (sud-ouest), tuant 15 personnes, dont 12 policiers. Un attentat attribué à une branche de l’EI baptisée «province du Hedjaz», la région en lisière de la mer Rouge, alors que les précédents étaient signés «province du Nejd», la région centrale. Qu’un kamikaze parvienne à pénétrer dans les locaux d’une unité d’élite, se consacrant spécialement à l’antiterrorisme, en dit long sur l’ambition et la force de frappe de son organisation. «La menace est beaucoup plus grande que dans les années 2000 car Daech [l’acronyme arabe de l’EI] est plus organisé, plus riche et a beaucoup moins de scrupules qu’Al-Qaida, qui respectait quelques lignes rouges», affirme Riad Kahwaji, un expert en terrorisme basé à Dubaï.

guillemets_Gris30L’Arabie saoudite se croyait prête pour cette bataille, voire même immunisée contre un retour en force des djihadistes. En février 2014, avec le soutien des plus hautes autorités religieuses, le roi Abdallah avait pris un décret qui exposait à de lourdes peines de prison les citoyens partis combattre en Syrie, estimés à environ 2300. Bien conscients qu’une partie des assaillants des années 2000 s’étaient formés dans les maquis afghans ou dans la lutte contre l’occupation américaine en Irak – deux djihads qu’ils n’avaient pas cherché à empêcher –, les dirigeants saoudiens ont voulu se prémunir contre un nouvel effet boomerang. Des prédicateurs trop radicaux ont été discrètement arrêtés, des émissions de sensibilisation diffusées à la télévision. «Les Saoudiens sont de moins en moins nombreux à partir en Syrie», se félicitait en avril le général Mansour al-Turki, porte-parole du Ministère de l’intérieur.

guillemets_Gris30Mais ces dernières semaines, les enquêtes sur les différents attentats de l’EI ont dévoilé une réalité imprévue: la plupart d’entre eux ont été commis par des Saoudiens au-dessus de tout soupçon, sans le moindre passé djihadiste ou criminel, qui ont vraisemblablement été recrutés sur Internet. C’est ainsi que le 17 juillet, à la stupéfaction générale, un jeune homme de 18 ans a tué son oncle, un colonel de police, avant de faire exploser son véhicule à un check point, blessant deux autres agents de la force publique. Quelque temps auparavant, l’EI avait diffusé une vidéo appelant ses sympathisants à cibler des membres de leur entourage employés dans les services de sécurité.

guillemets_Gris30«Contrairement à leurs homologues occidentales, les agences de renseignement saoudiennes n’ont pas compris le pouvoir du recrutement en ligne suffisamment vite, estime Aimen Dean, un analyste sécuritaire bahreïni. Elles sont restées trop concentrées sur la vieille technique d’enrôlement, à la mode d’Al-Qaida, qui passe par une rencontre en face à face puis une expérience de djihad à l’étranger. Dans les personnes arrêtées ces dernières semaines, beaucoup n’ont jamais quitté l’Arabie saoudite. Et pourtant elles étaient prêtes à tuer d’autres Saoudiens.»

guillemets_Gris30Ces embrigadements «électroniques» correspondent à un choix délibéré de l’EI. Les enquêteurs saoudiens ont découvert que ses chefs dissuadaient de plus en plus les apprentis djihadistes de se rendre en Irak ou en Syrie, pour former à la place des cellules dormantes, plus difficiles à détecter. Ces radicalisations intra-muros sont favorisées par l’extrême tension confessionnelle qui règne dans le golfe Persique, en raison de l’exacerbation de la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la grande puissance chiite régionale. Par des déclarations hostiles aux tenants de ce courant de l’islam, qui représentent 10% de la population saoudienne, certains prédicateurs wahhabites (le courant sunnite ultra-rigoriste en vigueur dans le royaume) accompagnent aussi cette polarisation. Et l’EI en joue également avec habileté.

guillemets_Gris30Alors qu’Al-Qaida ciblait en priorité les intérêts occidentaux en Arabie saoudite, avec notamment une série d’explosions dans des compounds d’expatriés, les zélateurs d’Al-Baghdadi poussent le nihilisme djihadiste plus loin, en visant principalement les zones chiites. Au mois de mai, deux attentats suicides ont fait 25 morts dans deux mosquées de la province orientale, principal lieu d’implantation de cette minorité. A la lutte contre les «croisés», l’obsession de leurs devanciers, furieux que des troupes américaines se soient implantées sur le territoire des deux mosquées sacrées (La Mecque et Médine) à la faveur de la guerre de libération du Koweït en 1991, les terroristes saoudiens d’aujourd’hui préfèrent le combat contre les rawafidh (déviants), l’un des surnoms qu’ils donnent aux chiites.

guillemets_Gris30Une tactique pour l’instant payante. Malgré l’arrestation de plus de 400 suspects en juillet, l’organisation au drapeau noir conserve la capacité de semer la mort, comme l’a montré l’attentat d’Abha. «Le réservoir de main-d’œuvre de Daech est énorme, alerte Riad Kahwaji. Ses militants se fondent dans la masse. Ce peut être le voisin d’à côté et personne ne le saura jusqu’à la dernière minute.»

***Benjamin Barthe Beyrouth  / Le Temps