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Comment l’État islamique a déclaré la guerre au monde

21 novembre 2015 - MONDE
Comment l’État islamique a déclaré la guerre au monde
Guerre

Assaut du 18 novembre 2015 mené par la police à Saint-Denis | REUTERS/Christian Hartmann

Daech est plus qu’une organisation terroriste ou un groupe insurrectionnel. Pour autant, les politiques habituellement utilisées par la communauté internationale à l’encontre des États soutenant le terrorisme ne fonctionneront pas dans le cas de l’État islamique.

guillemets_Gris30Ces deux dernières semaines, l’État islamique s’est classé parmi les plus agressifs des États soutenant le terrorisme. À en croire ses revendications, ses membres ont perpétré des attaques sophistiquées ayant causé un grand nombre de victimes contre deux des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, la France et la Russie. Le carnage de vendredi 13 novembre à Paris est la pire attaque en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale; l’avion russe abattu après son décollage de la ville égyptienne de Charm el-Cheikh le 31 octobre l’un des pires attentats terroristes contre des civils russes depuis la chute de l’Union soviétique. Pour faire bonne mesure, l’État islamique a également perpétré des attentats-suicides synchronisés à Beyrouth le 12 novembre, qui ont tué des dizaines de civils dans un quartier contrôlé par le Hezbollah.

guillemets_Gris30L’idée que l’État islamique est un vrai État, voire un État soutenant le terrorisme, est pour nous très récente. Pendant la majeure partie de son histoire, l’État islamique a été un groupe terroriste ou insurrectionnel qui s’est mis à ressembler davantage à un gouvernement à mesure qu’il gagnait en puissance. Il ne se contentait pas de monopoliser la violence dans les régions qu’il contrôlait mais collectait aussi les ordures et levait des impôts. Il a été qualifié de «proto-État» et de «quasi-État». Quelle que soit la terminologie choisie, aujourd’hui, il est bien davantage qu’un groupe insurrectionnel –et il dispose de millions de dollars pour financer ses périples militaires sur son sol et à l’étranger.

Al-Qaida avec plus d’effectifs et plus d’argent

guillemets_Gris30Malgré l’adhésion de l’État islamique à l’idéologie djihadiste mondiale d’al-Qaida, qui appelle à attaquer l’Occident, il a consacré la plus grande partie de son argent à construire son État au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, en s’arrêtant de temps à autre pour terroriser des voisins comme la Turquie et l’Arabie saoudite. La communauté internationale peut trouver un minimum de réconfort dans l’idée que l’État islamique se concentre sur ses affaires intérieures –mieux vaut qu’il dépense de l’argent en infrastructures que pour financer des attaques terroristes à l’étranger.

guillemets_Gris30Mais si, comme le laissent penser les récents attentats, l’État islamique a désormais ajouté des opérations à l’étranger à ses dépenses publiques, alors les perspectives sont effrayantes. Il dispose des moyens d’un véritable État, de l’ambition d’une puissance impériale et d’un catalogue d’ennemis qui ressemble à l’annuaire des Nations unies. C’est al-Qaida avec moins de conscience encore, des effectifs plus importants et beaucoup plus d’argent.

guillemets_Gris30On estime le trésor de guerre de l’État islamique à une fourchette comprise entre 1 et 2 milliards de dollars par an. C’est moins que le budget de la défense des États-Unis mais c’est davantage que ce dont disposent certains États bien établis comme le Myanmar ou la Mauritanie. Et ses revenus sont certainement bien supérieurs à ceux d’al-Qaida, qui jusqu’à présent a causé plus de ravages à l’étranger avec beaucoup moins de moyens financiers que son rival djihadiste.

Daech dispose des moyens d’un véritable État, de l’ambition d’une puissance impériale et d’un catalogue d’ennemis qui ressemble à l’annuaire des Nations unies

En général, les États soutenant le terrorisme aident des groupes qui agissent à leur place parce qu’ils ne veulent pas que leur intervention soit connue, par peur de sévères représailles de la part de leurs victimes. Pensez à l’attentat à la bombe de l’avion de Lockerbie au-dessus de l’Écosse, qui aurait été orchestré par feu le dirigeant libyen Mouammar al-Kadhafi.

guillemets_Gris30Mais ce n’est pas ce qui se passe ici. L’État islamique a effrontément revendiqué les attentats, même si les services de renseignement ne peuvent encore être certains qu’il les a réellement organisés. Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que l’État islamique veut que ses puissants ennemis étrangers sachent qu’il est capable d’infliger de lourdes pertes à leurs populations civiles. Les États-Unis ont fait la même chose à une échelle bien plus effroyable aux civils japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, réussissant ainsi à obtenir la reddition inconditionnelle du Japon. Si l’État islamique avait des bombardiers et des munitions, il ferait la même chose –à la place, il utilise des armes humaines.

guillemets_Gris30S’il s’avérait que ce n’est pas l’État islamique qui a dirigé ces attaques, cela serait presque plus inquiétant. Des cellules et des branches indépendantes capables de causer de tels ravages seraient plus difficiles à arrêter parce qu’elles ne reçoivent pas d’instructions susceptibles d’être interceptées.

Effrayer et polariser les musulmans

guillemets_Gris30Le but que l’État islamique cherche à atteindre avec ces attentats n’est pas très clair. S’il a l’intention de continuer à contrôler des territoires, se mettre à dos ses ennemis les plus puissants est une mauvaise idée –surtout dans le cas de la Russie et du Hezbollah, qui lui ont jusque-là largement fichu la paix. Peut-être croit-il décourager les attaques contre son territoire, ou peut-être cherche-t-il des victoires dans un cadre de propagande, pour attirer davantage de recrues. Ou peut-être encore croit-il trop à son propre discours apocalyptique et essaie-t-il de provoquer la fin du monde. Comme après les attentats du 11-Septembre et al-Qaida, il nous faudra plusieurs années avant de connaître son vrai raisonnement.

guillemets_Gris30Gardons-nous pourtant d’imputer trop vite un manque de réflexion à l’État islamique. Ses dirigeants ont beaucoup réfléchi à l’utilité de la violence et à la valeur de la terreur sur les gens ordinaires. Au cours des dix dernières années, l’État islamique a perpétré des attentats mortels contre des civils irakiens pour pousser leur gouvernement à surréagir ou pour convaincre par la terreur les habitants à accepter sa loi. Sa campagne de terreur s’est même étendue aux voisins de l’Irak: son prédécesseur, al-Qaida en Irak, a commis un attentat à la bombe à Amman, dans un mariage, en 2005 pour punir le gouvernement jordanien de travailler avec les Américains pour stabiliser l’Irak.

guillemets_Gris30Pour le fondateur d’al-Qaida en Irak, Abou Moussab al-Zarqaoui, effrayer ses ennemis et ses rivaux était une stratégie politique bien plus efficace que d’essayer de les convaincre. Tandis qu’al-Qaida Central prônait de gagner les cœurs et les esprits des masses musulmanes, ce que Zarqaoui voulait, lui, c’était les effrayer et les polariser. Attaquer des civils était le moyen le plus efficace d’y arriver. Ses héritiers intellectuels de l’État islamique pensent la même chose.

guillemets_Gris30L’idée est développée dans un des manuels de stratégie préférés de l’État islamique, Gestion de la Barbarie. Ce livre, écrit pendant la première année de la guerre en Irak, jette les bases d’un plan visant à rétablir l’empire islamique mondial, ou califat. Son auteur anonyme, qui a adopté le nom de guerre d’Abu Bakr Naji, prône l’attaque de civils dans des terres ennemies pour empêcher leurs gouvernements d’interférer dans les projets d’établissement d’États djihadistes ou pour les provoquer afin qu’ils surréagissent et, ainsi, s’épuisent. Les restrictions islamiques usuelles sur la guerre doivent être suspendues, dit-il, pour que les djihadistes combattent le feu par le feu.

Affaiblir ses adversaires pour les dominer

guillemets_Gris30Nous savons à présent que l’État islamique aspirait à lancer des attaques en dehors de l’Irak du vivant d’Oussama Ben Laden. Il voulait en particulier viser l’Iran et l’Arabie saoudite, qui œuvraient contre lui en Irak. Dans une prise de bec publique l’année dernière entre le chef d’al-Qaida Ayman al-Zawahiri et le porte-parole de l’État islamique, ce dernier a révélé qu’al-Qaida Central avait interdit à ses filiales de lancer des attaques à l’étranger sans sa permission. L’État islamique s’était incliné à l’époque, malgré des protestations dans ses rangs.

guillemets_Gris30Les récriminations n’étaient pas seulement dues au fait que les membres de l’État islamique voulaient s’en prendre à leurs deux pires ennemis au Moyen-Orient mais s’expliquaient aussi parce que l’organisation se voyait comme un proto-califat. Il voulait affaiblir ses adversaires pour finir par les dominer.

guillemets_Gris30Les premières années, de 2006 à 2010, l’État islamique ne correspondait en rien à la définition d’un État. Au mieux c’était un groupe d’insurgés, jusqu’à ce que les armées américaines et irakiennes collaborent avec les tribus sunnites d’Irak pour le forcer à entrer en clandestinité. Il est ensuite devenu une organisation terroriste qui perpétrait des attaques contre les civils, principalement en Irak.

Les premières années, de 2006 à 2010, l’État islamique ne correspondait en rien à la définition d’un État. Au mieux c’était un groupe d’insurgés

guillemets_Gris30Mais la guerre civile syrienne et le retrait des Américains d’Irak ont donné à l’État islamique l’occasion de justifier son nom. Tandis que d’autres groupes de rebelles sunnites combattaient des gouvernements centraux sans pour autant proposer vraiment d’autorité alternative, l’État islamique s’est employé à mettre en place son propre gouvernement dans l’arrière-pays tribal sunnite mécontent en Syrie et en Irak.

guillemets_Gris30Dans le cadre de la construction de son État, l’État islamique a patiemment éliminé ses rivaux en les assassinant et en les emprisonnant. Avant de s’emparer de Raqqa, par exemple, les hommes de l’État islamique ont kidnappé le président du conseil municipal; ils en ont fait disparaître des dizaines d’autres dont ils anticipaient qu’ils allaient leur résister. Une fois au pouvoir, l’État islamique a exécuté de manière grotesque les civils qui le défiaient. Pour montrer sa piété, il a appliqué des châtiments recommandés par les écritures, châtiments qui ont terrifié la population. Défier le groupe était considéré comme une apostasie, punissable de mort.

Stratégie de strangulation

Et maintenant l’État islamique a décidé de terroriser ses ennemis lointains. Comment faut-il réagir ?

guillemets_Gris30Les politiques habituellement utilisées par la communauté internationale à l’encontre des États soutenant le terrorisme ne fonctionneront pas dans le cas de l’État islamique. Il ne fait pas partie du système international, par conséquent des embargos commerciaux ou le gel de comptes bancaires, mesures qui étaient efficaces contre la Libye, ne sont pas des options viables ici. Interdire les ventes d’armes ne marchera pas non plus –l’État islamique va continuer de prendre des armes à ses ennemis ou à les acheter sur le marché noir.

guillemets_Gris30Pour commencer, les ennemis lointains de l’État islamique doivent déterminer quel est leur objectif dans cette bataille. Comme d’autres États voyous, celui-ci peut-être endigué ou même détruit. Chaque politique a ses inconvénients. La politique de l’endiguement laisse l’État indemne mais affaiblit ses capacités à agir en dehors de ses frontières. Ceci dit, le terrorisme devient alors un outil plus attractif pour un État touché par cette politique, dont le nombre d’options conventionnelles se trouve alors réduit. Détruire totalement un État voyou permet de se débarrasser du problème –mais, comme nous avons pu le constater ces dix dernières années en Irak, ce qui le remplace peut être pire encore, surtout lorsque l’État s’effondre d’un seul coup.

guillemets_Gris30Pour l’instant, les États-Unis et leurs alliés ont opté pour une stratégie entre endiguement et destruction rapide: la strangulation. En collaboration avec un mélange de milices locales en Syrie et en Irak, les alliés sont en train de resserrer doucement le nœud autour du cou de l’État islamique, de s’emparer de territoires en périphérie et d’avancer vers son bastion dans l’ouest de l’Irak et l’est de la Syrie. C’est un processus long et atroce mais qui a produit des résultats: l’État islamique a perdu un quart de son territoire au cours de l’année écoulée. Ce rythme d’escargot a été sévèrement critiqué mais il a le mérite de donner du temps aux ennemis de l’État islamique pour absorber les villes nouvellement libérées sans avoir à prendre en charge l’intégralité du territoire d’un seul coup.

Action internationale concertée

guillemets_Gris30Les attaques contre les civils, comme celles que nous avons vues à Paris, sont conçues pour obliger les gouvernements à changer leur politique de façon radicale –soit en désamorçant rapidement la situation, comme l’a fait le président Ronald Reagan au Liban après l’attaque de la caserne des Marines et de l’ambassade américaine en 1983, soit en surréagissant en faisant un grand étalage de sa force. Avant de réagir aux dernières attaques de l’État islamique et de changer de cap, les États-Unis et ses alliés doivent évaluer les mérites de la politique actuelle et les gros inconvénients des alternatives.

Si la Russie se met vraiment à vouloir détruire l’État islamique et trouve un moyen de hâter le départ d’Assad, l’État islamique aura rendu service au monde

guillemets_Gris30Les attentats de l’État islamique auront peut-être une conséquence positive sous la forme d’un changement d’attitude de la Russie. Jusqu’à présent, celle-ci ne considérait pas les attaques aériennes contre l’État islamique comme une priorité et préférait plutôt éliminer les rebelles présentant une menace immédiate pour le régime du président syrien Bachar el-Assad. Si la Russie se met vraiment à vouloir détruire l’État islamique et trouve un moyen de hâter le départ d’Assad, l’État islamique aura rendu service au monde. Il y a peu de chance que le président russe Vladimir Poutine change de cap à ce stade –mais si l’État islamique frappe de façon répétée, cela pourrait le convaincre de changer d’avis.

guillemets_Gris30Il est peu probable que l’État islamique ne cesse les attaques à l’étranger à court terme. À mesure que son gouvernement va s’effondrer en Syrie et en Irak, l’État islamique va continuer à se déchaîner contre ses ennemis lointains. Et il peut se délocaliser et opérer à découvert ailleurs, comme en Libye par exemple. L’État islamique n’aura sûrement pas les mêmes ressources qu’aujourd’hui s’il perd des territoires –mais bon, financer une attaque à l’étranger ne coûte pas si cher que ça.

guillemets_Gris30Pourtant, les attentats commis par l’État islamique vont peut-être réussir à pousser la communauté internationale à agir afin d’empêcher d’autres atrocités comme celles de Paris. Face à une action internationale plus concertée, l’État islamique va sans doute voir son gouvernement s’écrouler doucement et se retrouver de moins en moins capable de conquérir de nouveaux territoires. Ce n’est pas juste ce qu’il se passe lorsqu’un groupe terroriste va trop loin –c’est le risque que prend tout État qui utilise le terrorisme comme outil de politique étrangère.