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Comment Future a dominé l’année du rap américain. (vidéos)

30 décembre 2015 - MUSIQUE
Comment Future a dominé l’année du rap américain. (vidéos)
Future

Future à l’été 2014 I REUTERS/Gilbert Bellamy

En larguant cette année pas moins de deux mixtapes solo, en plus de son magnifique album «DS2» et de son disque collaboratif avec Drake, le rappeur d’Atlanta a prouvé avec une facilité déconcertante que quantité peut parfois rimer avec qualité. Retour vers le flamboyant marathon rédempteur de Future.

guillemets_Gris30Cette année n’aura pas été avare en albums passionnants, du côté du rap américain. De l’ambitieux To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar à la mixtape-surprise If You’re Reading This It’s too Late de Drake, en passant par les débuts fracassants des jeunes loups Vince Staples, Travi$ Scott ou Rae Sremmurd, le retour inespéré de la légende californienne Dr. Dre, ou encore les expérimentations folles du génial stakhanoviste Young Thug… Et on pourrait continuer cette liste encore longtemps.

guillemets_Gris30Mais s’il fallait n’en garder qu’un pour 2015, ce serait Future. D’abord pour sa belle productivité: le rappeur d’Atlanta a sorti quatre projets en neuf mois, si l’on compte What A Time To Be Alive, son album en tandem avec Drake. Mais surtout, parce que les trois projets solo du MC adoubé par la mythique Dungeon Family (son cousin Rico Wade, producteur du collectif d’Atlanta sous la bannière Organized Noise, fut son mentor) forment, avec la mixtape Monster, une tétralogie d’une puissance folle.

Tour de piste

guillemets_Gris30En fin d’année, ce crescendo miraculeux a certes été légèrement amoindri par le médiocre projet avec Drake. What A Time To Be Alive semble avoir été conçu comme un tour de piste victorieux mais vite expédié par les deux cadors: la mixtape couronne une année exceptionnelle de la part de Drake et Future, en les associant de manière artificielle le temps de 9 morceaux (sur 11 au total). Or, les amateurs de football le savent bien, quand on place deux numéros 10 au même poste, en général, ça cafouille. Ils se marchent sur les pieds. C’est l’impression que donne cette mixtape, pourtant loin d’être ridicule car solidement produite (par l’excellent Metro Boomin notamment): mais hormis deux morceaux solo, et l’efficace «Jumpman», rien ne décolle tout à fait.

guillemets_Gris30Pourquoi ? Sans doute parce que les styles rappé-chanté du canadien et de l’américain sont trop voisins pour s’emboîter en bonne intelligence. Même s’ils ont déjà collaboré par le passé, l’alchimie n’existe pas vraiment entre les deux mastodontes du rap game des années 2010. Un peu de paresse à signaler sans doute des deux côtés, également. Pour résumer, c’est un Watch The Throne raté. «It never happened», conclura même Future à propos du disque, avec une certaine dose de je m’en foutisme, et sans doute quelques grammes de substance prohibée dans le sang. Mais le projet se vend comme des petits pains: plus de 490.000 copies en trois mois, rien qu’aux États-Unis. Pas mal pour un truc qui n’est «jamais arrivé».

Traverser le désert en hoverbike

guillemets_Gris30On n’en dira pas autant des quatre projets qui ont précédé, d’un autre niveau. Un petit flashback s’impose. Fin 2014, le rappeur d’Atlanta fanfaronnait un peu moins. Il tirait même un peu la tronche. Et pour cause: son second album Honest, pensé comme un blockbuster dopé aux featurings prestigieux, n’est pas le carton escompté en avril. Artistiquement, c’est quand même très solide de la part de l’Astronaut Kid, mais sans direction esthétique claire, entre aspirations mainstream et rugosité purement street, l’ogive manque doublement sa cible. La fanbase veut plus de sang, quand le grand public peine à dénicher un vrai tube. Personne n’y trouve vraiment son compte.

guillemets_Gris30Trois mois plus tard, la star du R’n’B Ciara, Madame Future et la mère de son fils dans le civil, demande le divorce. Nayvadius DeMun Wilburn semble promis à une pénible traversée du désert. Moment que choisit ledit jedi dépenaillé pour chevaucher fissa son hoverbike: commence en effet pour le MC de 31 ans un slalom virevoltant entre les dunes, et ce que la galaxie du rap retiendra peut-être comme son marathon rédempteur. Après le trébuchement, la force s’est réveillée. D’où une séquence incroyable de quatre disques, débutée en octobre 2014, avec la mixtape Monster et achevée près d’un an plus tard, en juillet 2015, avec l’album DS2. A la noirceur totale et vengeresse de Monster, garantie sans sucres ajoutés, succède en janvier 2015 une autre mixtape: Beast Mode.

Exorcisme, soul et Xanax

guillemets_Gris30L’exorcisme brutal mute alors en quelque chose de plus méditatif. On doit cette atmosphère de zonard zen à Zaytoven, producteur sophistiqué dont le talent au service du jeune vivier hip-hop d’Atlanta a explosé avec le banger «Versace» de Migos en 2013. Pas de hit évident ici, pourtant. Mais une mixtape construite comme un ensemble cohérent et compact, à l’arythmétique dépouillée: 1 producteur, 2  featurings, 9 tracks.

guillemets_Gris30Dans cette symphonie intimiste, les mélopées mélancoliques au piano divaguent au-dessus de l’abîme, rêveries légères sans cesse rappelées à leur pesanteur par le souffle des basses profondes de la trap music. Les rugissements bileux de la Bête aux tresses peroxydées et au cœur blessé par sa Belle deviennent grondements et marmonnements. Ils flottent dans l’espace, engourdis, gutturaux, pour rouler vers Mars en Rolls-Royce, si possible en mâchant des Xanax (c’est peu ragoûtant, mais l’effet du psychotrope est alors dédoublé). La voix du MC-crooner se gondole au gré des camions de drogues ingérés et de son spleen maquillé en fanfaronnades hédonistes. Nasale, elle se mêle aux substances illicites comme elle se mêle à l’autotune, en s’oubliant de manière émouvante, car totalement organique. Il y a de la rouille dans les circuits meurtris de ce flow partiellement robotisé. De là émane le grain soul d’un gangsta-rap augmenté, riche de ses aspérités.

Calvaire à Dubaï

guillemets_Gris30Alors qu’on s’est à peine remis de la déflagration au ralenti (effet habituel du purple drank) de Beast Mode, Future enchaîne deux mois plus tard avec un autre projet d’envergure: 56 Nights, qui clôt la trilogie fantastique de mixtapes entamée avec Monster. Comme sur Beast Mode, le cow-boy de l’espace assure la cohérence du disque en confiant la totalité du beatmaking à un producteur: Southside (et son crew 808 Mafia) succède ainsi à Zaytoven.

guillemets_Gris30Les beats se font plus métalliques et inquiétants (à l’instar des sirènes stridentes samplées dans le Kill Bill de Tarantino), au diapason du fil rouge de la tape: le long calvaire subi par DJ Esco (William Moore), lors d’une tournée aux Émirats Arabes Unis. Suite à un contrôle anti-drogue à l’aéroport de Dubaï, le DJ de Future (désormais connu des amateurs de gif pour son pas de danse cartoonesque dans «Where Ya At»), qui était en possession de 15 grammes de cannabis, a en effet dû passer 56 nuits sous les verrous (lire le récit de Esco sur son expérience traumatisante par ici). D’où le titre, la police arabisante sur la pochette dark, les skits «documentaires» sur le séjour en prison, et une ambiance cafardeuse et paranoïaque dans laquelle Future excelle à nouveau. Plus nerveux, mais tout aussi stone et désenchanté que sur Beast Mode, le crooner égrène les produits de sa (copieuse) pharmacie perso et ses conquêtes d’un soir comme un milliardaire compterait les billets, avec le détachement glacial d’un playboy anesthésié. Make it rain. C’est magnétique, sans concession et coupant comme une lame de rasoir.

Confessions d’un homme dangereux

guillemets_Gris30À cet instant, Future a complètement retrouvé sa verve du début des années 2010. Celle du dopedealer de la zone 6 d’Atlanta et du thug de la mixtape Dirty Sprite (2011). Pensé comme un sequel, son troisième album, sorti en juillet, s’intitule Dirty Sprite 2 –finalement réduit à l’acronyme DS2 pour des raisons de droits. L’ambition est claire: revenir aux bases «street», celle des singles dingues qui avaient précédé Honest, sans chercher à draguer le grand public. Sur la pochette, derrière un mélange de couleurs psychédéliques en écho au cocktail soda-codéine, transparait en filigrane le visage du rappeur: un maelstrom violacé accouchant d’un fantôme à la reconquête de lui-même.

guillemets_Gris30Pour ce spectre à la fierté revancharde, les trois mixtapes précédentes, fortes de leur cohérence monochrome, font office de palette ultime. Dans chacune d’entre elle, le pinceau-mic de Future vient y puiser une couleur: la rage d’outre-tombe de Monster (avec les productions de Metro Boomin), l’engourdissement mélancolique et soulful de Beast Mode (Zaytoven), le regain de tension acéré de 56 Nights (Southside). Les teintes sonores se chevauchent, se complètent, s’imbibent mutuellement, souvent dans le même morceau, pour composer un tableau plus grand, plus complexe dans ses textures, plus humain et kaleidoscopique. DS2 est un disque-cerveau en panoramique. C’est la complainte flamboyante d’un voyou hanté. Mais aussi l’auto-portrait lucide d’une star du rap égarée parmi ses démons (strippeuses, bicrave, violence, opiacés), bien accompagné dans sa voiture de luxe mais toujours profondément solitaire au volant. L’egotrip paradoxal et matérialiste d’un artiste façonné par la rue comme le résume le double-sens de morceau «I Serve The Base», évoquant à la fois la fanbase qu’il sert et la cocaïne qu’il deale.

guillemets_Gris30Ceux qui prêtent l’oreille y entendront aussi la confession d’un rescapé. Avec sincérité, Future baisse un peu les armes, et retrace certaines épreuves récentes dans le poignant morceau introspectif «Kno the meaning»: la tournée en Europe pour fuir et soigner son amour perdu («Best Thing I Ever Did Was Fall Out Of Love»), la culpabilité ressentie lors de l’arrestation de son collègue Doe B pour braquage à mains armées, la tristesse de ne pas voir son fils grandir entre deux concerts, et surtout, l’incarcération de DJ Esco, déjà relatée sur 56 Nights. Cette étape traumatisante a été pénible aussi bien humainement (c’est justement Esco qui l’avait remis en selle, alors que tout le monde le croyait lessivé) qu’artistiquement (le DJ avait dans ses disques durs deux ans d’enregistrements avec Future!). Mais d’une certaine façon, elle a nourri sa soif de revanche et son retour en grâce. «Tout ce que j’ai appris dans la rue m’a préparé à ce que je traverse en ce moment, rappe encore Future. Le bon et le mauvais, tu vois ce que je veux dire? Je ne peux pas laisser cette merde m’atteindre. Je m’endurcis parce que je sais d’où je viens, et où je veux aller.» Vers de nouveaux sommets? On l’espère. L’avenir appartient à Future.