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Roland Topor, « L’Anniversaire de Joko n’aura pas lieu »

21 mars 2016 - ARTS VISUELS
Roland Topor, « L’Anniversaire de Joko n’aura pas lieu »

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Roland Topor n’aura jamais connu le succès de son vivant. Poète incompris, dramaturge moqué, dessinateur ignoré, ce Français mourra en 1997 dans l’indifférence quasi-générale. Aujourd’hui, ce proche d’Henri Xhonneux – avec qui il a créé l’émission culte Téléchat et Marquis – est peu à peu redécouvert, et enfin célébré pour ce qu’il est : un type qui n’aura jamais concédé quoi que ce soit aux entrepreneurs de morale de son époque, et qui restera comme l’un des grands noms de l’absurde et du surréalisme européen du XXe siècle.

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Roland Topor

guillemets_Gris30On vous livre ici deux chapitres du roman Joko fête son anniversaire, qui ressort en librairie grâce à une réédition entreprise par les nouvelles éditions Wombat. On pourrait résumer l’intrigue en ces mots : Joko, jeune homme honnête travaillant pour le compte d’un certain Baptista, se fait surprendre par un mystérieux congressiste qui lui bondit dessus et l’incite à se transformer en taxi humain. D’abord outré, Joko, mû par l’appât du gain, finit par accepter cette tâche, tout comme ses collègues et son patron. S’ensuivent des aventures rocambolesques qui verront Joko et les congressistes ne faire plus qu’un – au détriment du jeune homme, devenu souffre-douleur d’individus guidés par un objectif : humilier les plus faibles.

 

Chapitre 8 : Oui, j’aime ce métier
Les jours se succèdent sans que le congrès prenne fin, au soulagement des employés. Joko est devenu l’un des porteurs les plus favorisés. Les congressistes se le disputent, et les employés le jalousent, mais ils sont également fiers de lui. Quant à Joko, il est en train de devenir un spécialiste. Son travail confine à la perfection. Il sait respecter les petites manies de ses clients, prévenir leurs désirs, deviner leurs besoins.

Le docteur Fersen est, après Wanda, l’usager pour lequel Joko éprouve le plus de sympathie. Non seulement le docteur est léger, mais encore il donne l’impression de s’intéresser à ceux qui le portent. Ce matin, il pleut.

– Faites bien attention, au moins, recommande le docteur, vous pourriez glisser.
– N’ayez crainte, monsieur, je suis sur mes gardes.
– La chaussée est bien glissante, n’est-ce pas ?
– Sans doute, mais j’ai l’habitude.

Le docteur s’abrite du mieux qu’il peut sous un journal plié en chapeau. L’eau froide dégouline dans le cou de Joko qui claque des dents.

– Vous avez froid ? l’interroge le docteur.
– Oui, j’ai de l’eau dans le cou.
– Pauvre garçon ! Vous allez vous enrhumer. Vous devriez courir pour vous réchauffer.

Joko suit le conseil du docteur, mais il n’est pas encore très fort, malgré son nouveau travail qui durcit ses muscles à vue d’œil. Un point de côté l’oblige à s’arrêter.

– Vous êtes fatigué ? demande le docteur.
– Oui, un peu.
– Que ressentez-vous ? s’enquiert le docteur Fersen avec curiosité.
– Ce que je ressens ? répond Joko, perplexe. Mais je suis fatigué, c’est tout. J’ai froid et je suis mouillé en plus.
– Décrivez, décrivez, s’il vous plaît, insiste le docteur, gourmand. J’aimerais tellement comprendre ce que vous ressentez. Ne laissez rien dans l’ombre.
– Eh bien, c’est difficile à expliquer. D’abord, quand vous sautez sur mon dos, je suis toujours un peu surpris par votre poids. Heureusement, je m’habitue vite. Ensuite, vous me serrez les côtes entre vos genoux et ça me coupe la respiration. Puis vous passez vos bras autour de mon cou, et alors ça m’étrangle.
– Continuez, continuez, dites-moi tout, l’encourage le docteur, ravi.
– Je commence à marcher, et à chaque pas vous glissez un peu vers le bas. Vous me tombez sur les reins, ce qui est exaspérant parce que vos bras m’étranglent encore plus à ce moment-là. Je suis obligé de vous remonter en me penchant en avant et en donnant de petites secousses. Alors, c’est votre haleine que j’ai dans le cou. Il y a aussi le point de côté, les tempes qui commencent à battre, les éblouissements. J’ai un voile rouge devant les yeux, mais je serre les dents, j’avale ma salive et je continue. Les pieds me font mal, j’ai souvent des crampes dans le mollet… Voilà, c’est à peu près tout ce que j’ai à dire… et aussi que je regarde plus souvent le sol depuis que je vous porte. Avant, je regardais surtout le ciel.
– Il n’y a que de mauvais côtés ?
– Non, bien sûr. On peut parler, c’est agréable. J’ai toujours rêvé d’exercer un métier où l’on voit du monde. Je n’aime pas beaucoup le travail à la citerne. On voit des gens, d’accord, mais ils ne pensent qu’à leurs récipients. Maintenant, je suis libre… Je peux prendre un raccourci, ou un chemin plus long, ou marcher doucement… Oui, c’est surtout cette liberté que j’aime.
– On voit que vous aimez porter les gens, dit le docteur avec bonté. Vous les portez bien, infiniment mieux que vos camarades. On sent que, pour vous, il ne s’agit pas d’une affaire d’argent… Oh, je sais qu’un pourboire vous fait plaisir, mais il y a quelque chose en plus. Vous aimez votre métier et vous tentez de le faire bien. Vous ne pouvez pas savoir combien c’est rare.
– Oui, j’aime ce métier, acquiesce Joko, ému.
– Et quand vous êtes exténué, vous pensez que vous allez tomber ?
– Oui, parfois j’ai l’impression que je serai incapable de faire un pas de plus, que je vais m’étaler sur le trottoir et rester là, étendu de tout mon long, sans avoir la force ni l’envie de me relever.
– Et moralement, vous souffrez ?
– Oui, je souffre. Je me dis que je suis faible comme un enfant, que je suis incapable de porter quelqu’un comme les autres. Je me sens humilié, impuissant.
– Mais, lorsque vous avez réussi à aller jusqu’au bout, vous êtes fier, je suppose ?
– Pour ça oui, je suis fier. Ce n’est pas tout le monde qui peut aller aussi loin aussi vite.
– Votre salaire vous paraît-il suffisant ?
– Oh oui ! Je vous trouve tous très généreux. C’est une joie de vous porter.
– Moi aussi, je vous apprécie, Joko. Je sais reconnaître vos mérites. Mais…

Le docteur paraît gêné et regarde furtivement autour de lui avant de poursuivre :

– Dites-moi, n’avez-vous jamais envie d’être porté à votre tour ?
– Oh non, monsieur, je n’y aurais jamais pensé tout seul !
– Votre humilité vous fait honneur ; cependant, n’êtes-vous pas curieux de connaître cette sensation grisante ? N’aimeriez-vous pas savoir ce que je ressens maintenant ?
– Si, bien sûr…, dit Joko, confus, mais…
– Vous n’osez pas ?

Le docteur Fersen regarde de plus en plus fréquemment autour de lui.

– Écoutez, vous voulez que je vous porte pendant un bout de chemin ?
– Oh non !
– Mais vous disiez en avoir envie ?
– C’est qu’il pleut…
– Si peu ! réplique le docteur, pressant.
– Je suis trop lourd pour vous.
– Non… vous verrez…, dit le docteur, haletant. Alors, c’est oui ? Vous voulez bien ?

Le docteur saute à terre et présente son dos courbé.

– Vite, montez !
– Bon, si ça peut vous faire plaisir…, dit Joko, hésitant. Mais non, c’est impossible.
– Qu’est-ce qu’il y a encore ? demande le docteur, pleurant presque d’impatience.
– Je n’ai pas d’argent pour vous payer.
– Aucune importance… vous ne paierez pas… Juste pour me faire plaisir… montez !

À ce moment, M. Baptista apparaît au coin de la rue, transpirant sous le poids du gros congressiste. Le docteur change d’expression. Il saute prestement sur les épaules de Joko en disant :

– Filons, nous avons perdu trop de temps déjà !

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« Joko fête son anniversaire » de Roland Topor est disponible aux nouvelles éditions Wombat, 2016.

*** La Rédaction