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Les secrets de « Loving Vincent », le film qui captive la toile

18 avril 2016 - ARTS VISUELS
Les secrets de « Loving Vincent », le film qui captive la toile

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Le film le plus attendu du moment passionne le web. C’est dans des studios polonais que se prépare « Loving Vincent », le premier long-métrage d’animation entièrement peint à la main à partir de toiles de Van Gogh. Un projet fou, à l’image de celui qui l’a inspiré.

guillemets_Gris30Il est un peu plus de 9 heures du matin dans un faubourg gris de Gdansk, très loin des couleurs chaudes de la Provence. Dans la ville de Lech Walesa, au rez-de-chaussée du bâtiment 3 du parc technologique, qui abrite aussi l’agence spatiale polonaise, une armée de peintres travaille à peaufiner le « premier long-métrage d’animation au monde entièrement peint à la main » à partir des toiles de Van Gogh ; 70 talentueux faussaires qui passent dix heures par jour à peindre à la manière du maître dans un vaste studio.

guillemets_Gris30Sur internet et dans les JT, on a déjà pu voir les premières images, éblouissantes, de leur travail : un homme se retourne lentement, il a les traits de Van Gogh. Au loin, un train à vapeur parcourt un paysage de champs d’un vert bleuté, tout droit sorti d’une toile du peintre. Tout se passe comme si les personnages croqués sur son chevalet s’animaient soudain à l’écran. On reconnaît la patte et la palette de l’artiste, mort en 1890, à 37 ans.

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Un chef-d’œuvre,  un phénomène sur internet

guillemets_Gris30Avant de sortir sur les écrans, le film d’animation, que les médias anglais annoncent comme un chef-d’œuvre, est déjà un phénomène sur internet. En février dernier, la bande-annonce de « Loving Vincent » a fleuri un peu partout sur le web, et a été vue plus de 10 millions de fois rien que sur la page Facebook du Van Gogh Museum. Le site américain spécialisé IMDb (Internet Movie Database) l’annonce comme un must watch, un film à voir absolument, qui fait déjà, pour certains blogueurs, figure de favori aux Oscars. Cet engouement en ligne est rare pour un long-métrage qui n’est ni « Star Wars » ni un film Marvel. Même l’astrophysicien Hubert Reeves, qui connaît bien les nuits étoilées, a partagé son enthousiasme sur sa page Facebook. Le financement de « Loving Vincent » est lui aussi lié à la Toile : il a fait l’objet d’une opération de crowdfunding sur le site Kickstarter.

guillemets_Gris30Sollicitée de toutes parts, l’attachée de presse polonaise, Sylwia Piekarska, n’a plus besoin de courtiser les médias tant le caractère novateur du film fascine. Elle raconte :

« Quelqu’un, sans nous consulter, a mis sur internet la vidéo destinée à recruter des peintres et des millions d’internautes l’ont vue. »

guillemets_Gris30C’est dans la cantine improvisée, où les artistes viennent se réchauffer autour d’un café, que nous rencontrons l’équipe. La peinture à l’huile a déjà été utilisée pour un film d’animation, déclarent-ils, mais jamais pour une aussi longue durée : « Loving Vincent », envisagé au départ comme un film court, durera quatre-vingt-cinq minutes et son budget est estimé à 4,5 millions d’euros.

guillemets_Gris30Une fois poussée la porte du vaste atelier où les peintres s’affairent à la postproduction, c’est une explosion de couleurs. On pénètre dans une sorte de musée extraordinaire avec, partout, des toiles dans le style qui a suivi la période Arles de Van Gogh, la plus connue du grand public. Sur les murs, court aussi le planning archicomplexe de chaque séquence qu’il faut restituer méthodiquement. Dans cette galerie de portraits, en veste jaune, on reconnaît Armand Roulin, le narrateur de l’histoire, auquel l’acteur Douglas Booth (« The Riot Club », « Noé ») prête ses traits : c’est le fils du postier Joseph Roulin, grand ami de Van Gogh à Arles, immortalisé avec sa barbe foisonnante. Plus loin, le docteur Gachet, l’ami des impressionnistes, compagnon des derniers mois de la vie du peintre à Auvers-sur-Oise, près de Paris. Et là, l’aubergiste Ravoux, qui se tiendra au chevet de Van Gogh mourant avant que n’arrive son frère Théo.

guillemets_Gris30« Le 27 juillet 1890, en plein travail, en plein soleil, en pleine détresse, en pleine jouissance, en plein champ, planète, univers de blé, devant une de ses toiles qui tentent de “mettre en bocal le chaos”, Van Gogh tombe transpercé d’une balle de revolver », comme l’écrit joliment l’essayiste Viviane Forrester dans « Van Gogh ou l’enterrement dans les blés » (Seuil, 2014). Il s’éteindra le 29 juillet, après deux jours d’agonie (1), laissant derrière lui plus de 2 000 œuvres. Certaines, comme « la Nuit étoilée » ou ses « Tournesols », comptent parmi les plus célèbres et les plus chères au monde. De son vivant, pourtant, ses toiles servent de porte de fortune à des poulaillers ou de cibles sur des champs de tirs : personne n’en veut.

Hugh Welchman, le producteur et coréalisateur de “Loving Vincent” s’enthousiasme :

« Van Gogh, c’est l’une des plus belles histoires de rédemption dans l’histoire de l’humanité. Voilà un homme qui était nul en tout et qui, par son seul travail, en l’espace de neuf ans – il n’a commencé à peindre qu’à 28 ans -, est devenu un génie qui a révolutionné la peinture. Il avait ce besoin fanatique de communiquer quelque chose. »

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800 lettres, 120 toiles, et  quelque 70 artistes peintres

guillemets_Gris30Encore aujourd’hui, alors qu’il porte ce projet depuis cinq ans, Welchman est  « complètement bluffé ». Il a tout lu sur l’artiste pour l’élaboration du scénario. Il a d’ailleurs de faux airs du peintre, avec sa barbe rousse. « Je fume même la pipe maintenant », rigole-t-il. Quand sa correspondance a été exposée, en 2010, à la Royal Academy à Londres, Welchman a été frappé de voir des gens faire la queue pendant des heures sous la pluie, comme au musée d’Amsterdam pour voir ses toiles. « D’ abord, je suis tombé amoureux de Dorota [Kobiela, coréalisatrice et coproductrice, NDLR], puis je suis tombé amoureux du film », confie ce quadragénaire britannique, diplômé d’Oxford et de l’Ecole nationale du Film et de la Télévision. En 2008, le fondateur de Breakthru Films a décroché un oscar pour « Pierre et le Loup », version animée de 41 minutes de l’œuvre de Prokofiev. Il tient à nous montrer la statuette qui traîne dans un coin du studio.

Au téléphone, deux semaines avant notre rencontre aux studios de Gdansk, il a prévenu : Dorota, sa femme, est la plus « imprévisible » des deux. C’est elle qui a le plus de points communs avec le caractère de Vincent, et il excuse son absence ce matin :

« Elle n’aime pas trop les interviews, mais le boss, c’est elle ! »

guillemets_Gris30Tout est parti, en effet, de l’idée de cette peintre et artiste d’animation polonaise de 36 ans.
En plein doute existentiel, alors qu’elle hésitait entre une carrière de peintre, sa première formation, et son travail d’animation, Dorota Kobiela a relu la correspondance de Van Gogh. Dans sa dernière lettre, retrouvée sur lui et datée du 23 juillet, il écrit à son frère Théo : « Eh bien vraiment, nous ne pouvons parler qu’ à travers la peinture. » Ces mots sont l’acte de naissance du film et expliquent jusqu’à sa forme. A travers 800 lettres et 120 toiles, l’aventure hors norme mobilise quelque 70 artistes peintres – dont une quinzaine travaille parallèlement dans un autre studio créé par Hugh Welchman près d’Athènes.

guillemets_Gris30Si, au départ, rien n’a été facile – il a fallu surmonter de nombreux soucis techniques, raconte Welchman, dont une inondation, en août dernier, qui a abîmé une centaine de toiles -, ce projet un peu fou n’a eu aucune peine à réunir des noms connus : Jerome Flynn (« Game of Thrones »), Saoirse Ronan (« Brooklyn ») ou encore Aidan Turner (« Being Human »)… « Tous étaient plutôt curieux de se voir à l’écran peints à la façon de Van Gogh. »  Les scènes ont été tournées en studio à Londres avec les acteurs, puis converties en toiles, l’image numérique traduite en peinture.

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guillemets_Gris30Piotr Dominiak, 37 ans, supervise l’équipe des peintres couleur – un autre chef de l’animation travaille sur le noir et blanc, réservé dans le film aux flash-back. C’est lui qui nous initie aux subtilités techniques lors d’une visite guidée des studios. Devant nous, cinq rangées de 10 box de 3 mètres sur 2,50. Chaque Painting Animation Work Station (un système inventé et breveté pour les besoins du film) est le domaine d’un peintre. Son nom est affiché à l’entrée de ce qui ressemble à une petite chapelle, où l’écran d’ordinateur est l’autel et la toile peinte sert de bureau. « C’ est comme une usine de peinture », s’amuse Dominiak.

guillemets_Gris30Les peintres sont polonais ou ukrainiens, formés, pour la plupart, dans des écoles d’art classiques. Il y a aussi quelques autodidactes. Ils ont dû faire leur « grand œuvre » pour être sélectionnés : peindre une toile à la manière de Van Gogh. Une fois l’étape passée, ils ont suivi une formation éclair à l’animation numérique. Bartosz Armusiewicz s’affaire à une copie de « la Nuit étoilée », peut-être le tableau le plus connu de l’homme à l’oreille coupée. Pour réaliser son travail, le peintre polonais s’aide de la projection des œuvres. Bartosz explique :

« Il faut 12 cadres pour obtenir une seconde de film. Sur une même toile, les artistes peignent ce qui va être l’image suivante, faisant bouger de quelques millimètres la position des objets ».

guillemets_Gris30Objectif : donner l’impression qu’ils sont animés. Quand la peinture est prête, elle est photographiée, puis il recommence. Il faudra quelque 60 000 cadres au total. Voire plus, en fonction des changements qui surviennent sans cesse étant donné la complexité du projet. Par exemple, pour les besoins de la séquence parisienne du film, l’équipe a pensé refaire les toiles de Paris dans le style de la période post-Arles. Mais Lukasz Zal, le directeur de la photographie d' »Ida » (le très beau film de Pawel Pawlikowski), les en a fortement dissuadés. « Nous l’avons écouté, raconte Hugh Welchman, nous nous sommes imposé la règle de devoir justifier chaque plan que nous faisons. Tout ce que vous allez voir à l’écran doit être justifié par une toile de Vincent. »

(1) Fin 2011, dans « Van Gogh : The Life », pavé biographique de 900 pages, les Américains Steven Naifeh et Gregory White Smith ont remis en cause la thèse du suicide de Van Gogh. Le peintre aurait été mortellement blessé, accidentellement, par deux adolescents qu’il connaissait. Il ne les aurait pas dénoncés, acceptant la mort que, de toute façon, il appelait.

***La rédaction / l'Obs

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