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J’ai été un deuxième enfant en Chine

24 avril 2016 - GEOPOLITIQUE
J’ai été un deuxième enfant en Chine

merde

La politique draconienne de contrôle des naissances a pris fin, mais les millions d’enfants nés en dehors du système vivent toujours dans l’ombre.

guillemets_Gris30Je n’aurais pas dû naître. Six ans après l’entrée en vigueur de ce qui est souvent appelé la «politique de l’enfant unique», je suis née, deuxième enfant d’une famille chinoise. C’est une expérience commune à des millions d’enfants chinois nés, souvent en secret, après 1980. Mais notre génération sera unique dans l’histoire du pays. Le 1er janvier, la Chine a promulgué une nouvelle loi permettant à tous les couples mariés d’avoir deux enfants. Entre-temps, l’urbanisation de masse et l’exode rural ont changé la donne tant sur le plan financier que social, ce qui rend moins souhaitable d’avoir plusieurs enfants. Ces deux changements combinés laissent penser qu’il y aura beaucoup moins d’enfants chinois qui naîtront dans l’illégalité, marquant ainsi la fin d’une ère.

guillemets_Gris30La taille, presque mythique, de la population chinoise a occupé les esprits de ses dirigeants durant plus d’un siècle. Sun Yat-sen, largement considéré comme un père fondateur de la Chine moderne, évoqua à de nombreuses reprises les «400 millions d’habitants de la Chine» (taille approximative de sa population, la plus importante au monde, au tournant du XIXe siècle) dans ses écrits. Dans les années 1960, les discussions se portèrent sur les moyens de contrôler cette forte population qui ne cessait d’augmenter afin de diminuer la pauvreté et la pression sur les ressources naturelles.

Amendes, avortements et stérilisations

guillemets_Gris30Vers 1980, la Chine mit en place, à l’échelle nationale, une «politique de naissances planifiées» (ou «politique de l’enfant unique» comme elle est généralement connue à l’étranger), interdisant à la plupart des familles d’avoir plus d’un enfant. Des plannings familiaux furent ouverts à tous les niveaux de l’État, des villages aux branches du gouvernement national. Les fonctionnaires du gouvernement faisaient de la propagande, délivraient les papiers d’enregistrement pour les nouveau-nés, suivaient l’évolution des grossesses, imposaient de lourdes amendes aux familles qui enfreignaient la loi et parfois même pratiquaient des avortements et des stérilisations forcées.

guillemets_Gris30La politique de naissances planifiées était une expression qui nous terrifiait lorsque nous étions petits. Parfois, les personnes qui travaillaient pour le planning familial de la région venaient dans notre village et emmenaient avec eux les femmes enceintes, laissant leurs enfants en pleurs à l’entrée. Les grossesses les moins avancées étaient souvent interrompues. En cas de grossesse avancée, les fonctionnaires demandaient aux femmes de signer une déclaration dans laquelle elles promettaient de ne plus avoir d’autres enfants et de payer une amende. Un jour, quand j’avais environ 6 ans, cinq personnes du planning familial local vinrent dans notre village. Elles se ruèrent dans la maison de la famille Zhang et confisquèrent tous les objets de valeur avant de détruire le toit.

Je savais que j’étais un deuxième enfant, puisque la famille et les voisins m’appelaient parfois «petit numéro 2»

guillemets_Gris30Les voisins ne montrèrent aucun signe de compassion. Certains affirmèrent même que la famille Zhang méritait ce qui lui arrivait. Les commérages allaient bon train dans le voisinage: «Ils n’avaient pas d’argent, pourquoi avoir fait un autre enfant?». «Vous ne payez pas l’amende et vous espérez que le gouvernement va vous traiter comme un roi? Dans vos rêves!»

«Petite sœur bizarre»

Je demandai à ma grand-mère pourquoi la famille Zhang était traitée de la sorte. Elle quitta des yeux les haricots qu’elle était en train d’écosser devant la maison. «Ils ont eu un deuxième enfant, me répondit-elle. C’est contre la loi

guillemets_Gris30J’eus si peur que je sursautai, renversant le bol de haricots que ma grand-mère avait posé sur le sol. Je ne savais pas ce que signifiait «contre la loi», j’étais trop jeune, mais je savais que j’étais un deuxième enfant, puisque la famille et les voisins m’appelaient parfois «petit numéro 2». Les questions se bousculaient dans ma tête. De tous mes jouets adorés, lequel devrais-je cacher en premier avant que ces gens ne viennent démolir ma maison? Où devrais-je me cacher s’ils venaient me chercher? Et s’ils arrivaient à me trouver? Je passai cet après-midi-là cachée dans un coin de notre jardin. Les quelques jours qui suivirent, dès que j’entendais frapper à notre porte, je partais en courant rejoindre ce coin. Mes parents ne savaient pas ce qui m’était arrivé et mon frère ainé Liang commença à me surnommer sa «petite sœur bizarre».

L’importance du hukou

guillemets_Gris30Mais ces choses que je craignais n’eurent jamais lieu. Un mois après ma naissance, mes parents avaient payé une amende de 910 dollars, me garantissant la délivrance d’un hukou, les papiers d’enregistrement qui permettent aux Chinois d’avoir accès à divers services, comme l’éducation et les soins médicaux. Plusieurs années après, lorsque nous parlions de mon obsession à me cacher après l’épisode de la famille Zhang, nous riions tous de mes frayeurs enfantines. Mais nous savions aussi tous que ce n’était pas un sujet aussi léger qu’il semblait de prime abord. En 1989, selon le Bureau national de statistique, le salaire annuel moyen dans les zones urbaines était de 192 dollars et de seulement 91 dollars dans les zones rurales. L’amende que mes parents avaient payée représentait plusieurs années de salaire.

Tout le monde n’avait pas autant de chance que moi. Mon amie d’enfance, Mengmeng, vivait de l’autre côté de la rue. C’était une petite fille joyeuse qui était toujours coiffée de deux tresses tenues par un nœud rouge. Un jour, alors que nous cueillions des fleurs dans notre jardin, prétendant que nous faisions la cuisine, elle me confia un secret. «Ma mère a un autre bébé dans son ventre», me dit-elle.

Durant ces années, lorsque les employés du planning familial venaient au village, les parents de Mengmeng la cachaient

Mère sacrifiée

Mengmeng était déjà un deuxième enfant, la plus jeune de deux filles et, contrairement à moi, elle n’avait pas de hukou. Mais ses parents souhaitaient toujours avoir un garçon. Peu de temps après, Mengmeng a disparu. Un jour, j’ai frappé à la porte de sa maison parce que je la cherchais, et sa mère m’a dit qu’ils l’avaient envoyée chez ses grands-parents, dans un autre comté. Lorsqu’elle revint, c’était déjà la fin de l’année et son petit frère était né. Mengmeng obtint son hukou uniquement après que ses parents se furent assurés que le benjamin naîtrait sain et sauf. Ses grands-parents affirmèrent qu’autrement, elle aurait été donnée. Durant ces années, lorsque les employés du planning familial venaient au village, les parents de Mengmeng la cachaient.

guillemets_Gris30Le sacrifice fait par ma mère pour m’avoir ne se limitait pas à une simple perte pécuniaire. Lorsqu’elle eut 18 ans, elle commença à travailler comme professeur remplaçant. Par deux fois, elle eut l’occasion d’être promue enseignante titulaire officielle, un emploi qui lui aurait permis de recevoir un salaire stable de fonctionnaire, connu en Chine sous le nom de «bol de riz en fer», ainsi qu’une pension une fois à la retraite. Malheureusement, elle manqua ces deux occasions. La première fois fut lorsqu’elle épousa mon père, parce que son beau-père avait insisté sur le fait que la principale responsabilité d’une femme était de s’occuper de sa famille. Ma mère quitta son travail temporairement, mais le reprit rapidement contre la volonté de mon grand-père.

En 2010, un professeur renvoyé

guillemets_Gris30La seconde fois fut lorsqu’elle me mit au monde, ce qui l’obligea à abandonner son poste à jamais: les personnes travaillant dans la fonction publique, notamment les professeurs à plein temps, n’étaient pas autorisées à enfreindre la politique de l’enfant unique, et ce même s’ils payaient l’amende. Violer la loi entraînait la perte de son emploi. Cette règle s’est perpétuée jusque dans les dernières années de la politique. En 2010, le professeur de droit Yang Zhizhu a été renvoyé de l’université chinoise de la jeunesse pour les sciences politiques de Beijing, après que sa femme et lui ont décidé de poursuivre une seconde grossesse accidentelle. Il a perdu son emploi et s’est vu infliger une amende de plus de 36.000 dollars.

guillemets_Gris30beaucoup de personnes ne comprirent pas pourquoi mes parents voulaient un autre enfant alors que leur premier était un garçon. Élever un second enfant représentait une charge financière plus lourde. Mes parents ont toujours fait attention aux dépenses pour eux, mais ils étaient généreux avec leurs enfants. Ils cherchaient toujours à acheter au prix le plus bas les choses dont ils avaient besoin. Ma mère ne s’est jamais offert les bijoux qu’elle aimait quand elle était jeune, mais elle n’a pas hésité à me payer des cours de dessin.

Personne ne les a obligés à faire ça, et ils auraient très bien pu fermer les yeux. Ils ont utilisé leur petit pouvoir pour tuer d’innombrables enfants à naître

guillemets_Gris30«Ce serait bien si vous n’aviez que Liang, lança un jour la meilleure amie de ma mère, une enseignante qui n’avait qu’un garçon. Tu serais professeure titulaire, et tu aurais le bol de riz en fer, une pension payée par le gouvernement et plus de liberté financière.» Mais ma mère n’appréciait pas ce discours, surtout quand j’étais dans les parages, et elle répondit simplement qu’ils avaient choisi de m’avoir.

La tradition des «mères héroïques»

guillemets_Gris30Je peux comprendre pourquoi elle voulait plusieurs enfants. Je viens d’une famille nombreuse. Dans la culture traditionnelle chinoise, plus on a d’enfants, plus la famille est prospère, et mes grands-parents, des deux côtés, ont eu sept enfants. Ils partageaient les joies comme les peines; quand ma grand-mère était malade, à l’hôpital, ses sept enfants ont pris soin d’elle à tour de rôle.

guillemets_Gris30Durant les années qui précédèrent la création de la République populaire de Chine, en 1949, le pays connut huit ans d’une guerre dévastatrice contre l’envahisseur japonais et quatre autres années de guerre civile. Des dizaines de milliers de personnes périrent. Pour poursuivre la construction de la jeune nation, le secrétaire général du Parti communiste, Mao Zedong, encouragea la population à faire plus d’enfants. Les femmes qui avaient plusieurs enfants étaient appelées des «mères héroïques». Aussi, ma famille considéra qu’il était absurde que le gouvernement adopte d’un seul coup une politique diamétralement opposée. En dépit des restrictions, la plupart de mes nombreux oncles et tantes ont deux enfants.

Comme un cochon vers l’abattoir

guillemets_Gris30Même si ma mère était prête à abandonner son emploi, avoir un deuxième enfant n’était pas chose aisée. Six mois après avoir donné naissance à mon frère aîné, des employés du planning familial l’emmenèrent à l’hôpital et l’obligèrent à se faire poser un dispositif intra-utérin, pratique courante à l’époque. Régulièrement, à quelques mois d’intervalle, les femmes qui avaient déjà eu un enfant étaient emmenées à l’hôpital pour passer une radio prouvant que leur anneau intra-utérin était toujours en place.

«La manière dont ils traitaient les femmes, les poussant dans des voitures, parfois même dans des camions équipés de quelques bancs en bois sur lesquels elles devaient s’asseoir, ressemblait à la manière dont les bouchers traitent les cochons qu’ils emmènent à l’abattoir, m’a raconté un jour ma mère. Nous perdions toute dignité. Pour nous donner du courage, en chemin, nous maudissions les personnes qui nous avaient poussées ou nous chantions des chansons.»

guillemets_Gris30«Mais, c’était leur travail, non?», lui demandai-je. «Personne ne les a obligés à faire ça, et ils auraient très bien pu fermer les yeux, me répondit-elle. Ils ont utilisé leur petit pouvoir pour tuer d’innombrables enfants à naître

Lors de l’examen, elle mit la poche pile à l’endroit où devait se trouver l’anneau intra-utérin. La radio montra un anneau exactement là où il était censé être

Ruses et secrets

guillemets_Gris30Au printemps 1988, ma mère retira secrètement son anneau intra-utérin, mais elle ne pouvait pas échapper aux contrôles médicaux réguliers. Durant ces années, la politique de l’enfant unique était appliquée de manière très stricte et ma mère dut inventer un moyen pour ne pas se faire prendre. Pour l’examen médical, elle mit un long manteau et plaça un anneau en fer dans sa poche. Lors de l’examen, elle mit la poche pile à l’endroit où devait se trouver l’anneau intra-utérin. La radio montra un anneau exactement là où il était censé être. C’était un stratagème peu perfectionné, mais cela a parfaitement fonctionné. Elle finit par tomber enceinte. Lorsque son secret fut découvert, la grossesse était trop avancée pour être interrompue. Et en mars 1989, je suis venue au monde.

guillemets_Gris30J’ai demandé à ma mère s’il n’aurait pas été mieux qu’elle n’ait que mon frère. S’ils ne m’avaient pas eue, ils auraient moins hésité à voyager, à acheter des choses qui leur faisaient envie, ils n’auraient pas eu à faire attention à chaque centime de leurs revenus. «Mais sans toi, m’a répondu ma mère, toutes ces choses “meilleures” n’auraient eu aucun intérêt

guillemets_Gris30Je sais que j’ai de la chance. Un jour d’automne 1994, on m’a emmenée chez des membres de ma famille qui venaient d’avoir un bébé. Le père était un enseignant, qui, officiellement, n’avait pas le droit d’avoir un second enfant, même s’il avait payé l’amende. Pour obtenir une autorisation d’avoir un second enfant, il avait fait faire un faux certificat indiquant que son premier enfant, une fille, avait un handicap physique, condition qui permettait la conception d’un deuxième enfant. L’année précédente, les parents avaient conduit leur fille d’une clinique à une autre à la recherche d’un faux, et en tirant quelques ficelles, ils avaient finalement réussi à obtenir l’autorisation d’avoir leur fils. À l’adolescence, leur fille est devenue rebelle, pleine de colère à l’égard de son certificat médical officiel. Elle avait l’impression que ses parents l’avaient insultée et utilisée.

Deux anciens directeurs du planning familial local vivent maintenant dans la tristesse et la solitude

Châtiment divin

guillemets_Gris30En octobre 2015, lorsque la Chine a annoncé pour la première fois la fin de la politique de l’enfant unique et la promulgation d’une loi autorisant les familles à avoir deux enfants, j’ai compris que c’était la fin d’une ère. Quand je serai vieille, je raconterai à mes petits enfants que j’ai failli ne pas avoir la chance de venir au monde. Je leur raconterai toutes ces histoires absurdes, drôles, tristes ou stupides, mais qui m’ont permis d’apprécier la vie que j’ai eue et les personnes que j’ai rencontrées. Je me demande ce qu’ils en diront.

guillemets_Gris30Quand la fin de la politique de l’enfant unique est entrée en vigueur, j’ai essayé de contacter le planning familial de ma ville natale pour leur poser des questions sur leur ancien travail. Ma demande a été rejetée. «Deux anciens directeurs du planning familial local vivent maintenant dans la tristesse et la solitude, m’a dit mon oncle, qui vit toujours dans le village. Ils ont tous les deux perdu leur enfant unique. Ils ont pris tellement de vies, c’est le châtiment divin.» J’ai raccroché et me suis dit que cette ironie du sort était presque incroyable. Mais je pense que c’est comme ça que le monde tourne, parfois.

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