Menu

Derrière les dorures, malaise au Quai d’Orsay.

30 avril 2016 - POLITIQUE
Derrière les dorures, malaise au Quai d’Orsay.
orsay

Le bureau du ministre des Affaires étrangères | Patrick Janicek via Flickr CC License by

Le journaliste Vincent Jauvert vient de publier un livre sur le fonctionnement de ce ministère de prestige et son élite.

Grinçant.

guillemets_Gris30 ​Il y avait eu Quai d’Orsay, une BD signée par un jeune diplomate du cabinet de Dominique de Villepin. Mais, qui sait qu’on a​ ​failli voir​ une série télé​ dont les héros auraient été nos diplomates? Dans un esprit légèrement différent, l’idée était de ​Michèle Alliot-Marie, du temps où ​«MAM» ​​était aux commandes du ministère des Affaires étrangères en 2010. «Votre profession est mal connue, aurait-elle dit à quelques ambassadeurs. Il faudrait qu’il y ait une série télé sur vous. Je connais du monde dans l’audiovisuel, je vais monter ça.» «Elle nous prenait pour des demeurés», raconte l’un de ses interlocuteurs.

guillemets_Gris30Le projet ne s’est finalement pas concrétisé. Mais s’il venait à l’esprit d’un réalisateur de le récupérer, il pourrait baser son scénario sur l’enquête qu’a menée le journaliste de L’Obs Vincent Jauvert, dans La Face cachée du Quai d’Orsay (Robert Laffont, 2016) d’où cette anecdote est tirée.

guillemets_Gris30Corruption, privilèges, favoritisme, impunité: tous les ingrédients d’une bonne série sont présents. Sauf que là, c’est une histoire vraie. Avec un portrait plutôt acerbe de Marie-France Marchand-Baylet, la compagne «omniprésente» de Laurent Fabius au Quai, et un chapitre consacré aux «Gays d’Orsay», Vincent Jauvert révèle aussi quand c’est nécessaire pour son enquête quelques secrets d’alcôve, cependant connus de la presse diplomatique.

Un ministère à la dérive

guillemets_Gris30Évidemment, si notre producteur putatif adoptait la trame de ce livre, le résultat serait très éloigné de ce à quoi songeait MAM. Disons que La Face cachée du Quai d’Orsay version télé tiendrait plus de House of Cards que d’À la Maison-Blanche. Et côté production française, elle ferait quelque peu concurrence à Baron noir.

guillemets_Gris30Car c’est un ministère de prestige à la dérive dont le journaliste dresse le tableau: «Un ministère dirigé au doigt mouillé, maltraité par le pouvoir politique sous Sarkozy comme sous Hollande, qui, depuis dix ans, ne sait plus où il va, ni à quoi il sert, si ce n’est à maintenir son pré carré au cœur de l’État.»

guillemets_Gris30En février 2011, le «Groupe de Marly», du nom du café où ses diplomates en activité ou à la retraite se réunissent, avait livré une analyse critique de la politique étrangère du président Sarkozy (amateurisme, manque de cohérence, suivisme à l’égard des États-Unis): «La voix de la France a disparu», écrivaient-ils dans une tribune publiée par le Monde.

Les erreurs et bévues avec lesquelles la France a conduit sa politique étrangère relèvent aussi de graves dysfonctionnements humains

guillemets_Gris30Réplique quasi-immédiate, deux jours après, dans le Figaro, cette fois, du «groupe Rostand» (un autre café) prenant au contraire la défense du bilan et des grandes orientations de la politique étrangère du président Sarkozy avant de dégommer «ce dénigrement péremptoire» derrière lequel «comment ne pas voir la main d’une petite camarilla de frustrés?».

guillemets_Gris30Jamais deux sans trois: soixante-douze heures plus tard dans Libération, le «groupe Albert Camus» dénonce, lui, la crise structurelle de la diplomatie et sa peur du changement.

Des «Mickey» à l’«imperator»

guillemets_Gris30Sans doute faut-il rappeler à la décharge de nos diplomates que, sous la Ve République, la politique étrangère est devenue la chasse gardée de l’Élysée… Depuis 2011 cette passe d’armes n’a pas cessé. Elle révèle le profond malaise qui traverse le ministère des Affaires étrangères depuis plusieurs années. Des diplomates –inquiets– s’en sont ouverts à Vincent Jauvert.

guillemets_Gris30Les erreurs et bévues avec lesquelles la France a parfois conduit sa politique étrangère, ces dernières années, ne relèvent pas seulement de mauvais choix tactiques et stratégiques dans une situation internationale compliquée​. Mais aussi de certains dysfonctionnements humains et structurels d’un ministère régalien –quatre fois moins de salariés que la Mairie de Pari​s​– sur lesquels La Face cachée du Quai d’Orsay soulève​ ​justement ​«un coin du tapis»

guillemets_Gris30Les «Mickey d’Orsay», ainsi que Vincent Jauvert surnomme Douste-Blazy, Alliot-Marie et Kouchner, qui de 2005 à 2011 ont «accablé leurs subordonnés de leur insuffisance et de leurs bourdes à répétition», y ont laissé la place à «Fabius Imperator», un «homme d’État qui a dirigé le Quai d’Orsay comme une machine au service de sa propre gloire».

Le livre tente de répondre à la question taboue: «Combien gagne un Ambassadeur?». Réponse: plus que le président de la République. Chiffres à l’appui.

guillemets_Gris30Pourtant à son arrivée, les diplomates l’avaient accueilli à bras ouverts, raconte le journaliste traçant un portrait cassant d’un ministre qui peut cependant s’enorgueillir du succès de la COP 21. «Fabius a fait sienne la devise de Caligula, note un haut responsable, en riant jaune: “Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent.”»

Les revenus de l’ambassadeur

guillemets_Gris30Au-delà des chapitres consacrés à ces figures connues, le livre évoque les quelques cas, inquiétants, de diplomates accusés d’avoir détourné d’importantes sommes d’argent, mésusé de l’argent public, trafiqué dans la délivrance des visas …

guillemets_Gris30Il s’intéresse aussi au processus de nomination des Ambassadeurs, à la mise à l’écart de certains ou au contraire à la création peu justifiée de nouveaux postes. Et tente de répondre à la question taboue: «Combien gagne un Ambassadeur?». Réponse: plus que le président de la République. Chiffres à l’appui. Et une fois retraités, nombre d’entre eux pantoufleraient (passage dans le privé), parfois «au mépris des règles de déontologie», par exemple avant le délai imposé de trois ans de «viduité».

guillemets_Gris30Dans son blog, l’élu PS Richard Yung salue l’ouvrage de Vincent Jauvert qui «rappelle et éclaire bien des comportements et dysfonctionnements que nous constatons».

guillemets_Gris30guillemets_Gris30Richard Yung est sénateur des Français à l’étranger. Ce qui signifie que les Ambassadeurs et encore plus les Consuls, il connaît. Ces derniers sont ses interlocuteurs quotidiens. Or, écrit-il, «qui n’a pas ressenti cette morgue, cette distance avec laquelle la plupart des diplomates nous traitent, nous les élus».

Débordements inappropriés

guillemets_Gris30Il y a trois ans, Slate s’était procuré le Guide de déontologie, confidentiel rédigé par le Quai d’Orsay à l’intention de ses 16.000 diplomates. Ce guide énumérait une série de conduites à éviter, d’autant plus «inappropriées» qu’elles seraient le fait de femmes et d’hommes représentant la France à l’étranger.

La Face cachée du Quai d’Orsay confirme malheureusement que le terme «inapproprié» n’a pas le même sens pour tout le monde. Et certains esprits malins n’avaient sans doute pas complètement tort de voir dans ce guide déontologique «le portrait en négatif des travers fréquents de nos diplomates…»

Autre innovation pour «faire rentrer de l’argent frais»: la location des Ambassades à de grands groupes privés qui y organisent leurs réceptions

guillemets_Gris30Romain Nadal, le porte-parole du Quai d’Orsay que nous avons contacté au sujet du livre de Vincent Jauvert, dénonce une «enquête à charge» mais ne souhaite pas répondre aux accusations, cas par cas. À une exception près: les faits de pédophilie dont a été soupçonné un diplomate, comme évoqué dans le livre, «n’ont au final pas été démontrés», dit-il. Jamais évidemment «nous n’aurions couvert cela», ajoute Romain Nadal.

La grande course aux économies

Depuis le 11 septembre 2001, on compte de plus en plus d’«espions» sous couverture diplomatique dans nos ambassades et de stations d’écoute sur leurs toits. Ce «signe d’un net rapprochement entre les deux maisons [le Quai et la DGSE, ndlr] inimaginables il y a quelques années» n’est pas sans poser des difficultés de cohabitation.

guillemets_Gris30Mais c’est, me semble-t-il, à propos du maître mot du Quai d’Orsay –la course aux économies– que le livre donne le plus à réfléchir. Faire attention aux deniers de la république n’est pas une mauvaise chose. C’est même une nécessité. ​Sauf que la façon dont ceux-ci sont gérés apparaît parfois paradoxale.

guillemets_Gris30Il y a d’abord la vente à la va-vite du patrimoine immobilier de la France à l’étranger (en dix ans, le Trésor s’est défait de près de 200 propriétés sur un total de 1.000). «Combien de décisions de fermeture de consulats, d’instituts, de vente de locaux, de suppressions de postes avons-nous appris par la vox populi ou par la presse?, renchérit le sénateur PS Richard Yund, sur son blog. Dénégations vives de l’ambassadeur ou du consul général, pour finalement constater que la décision, tombée du ciel, est bien réelle.»

Vitrine publicitaire

guillemets_Gris30Et puis autre innovation pour «faire rentrer de l’argent frais»: la location des ambassades à de grands groupes privés qui y organisent leurs réceptions. Même la cérémonie du 14-juillet est devenue une vitrine publicitaire pour les sponsors qui affichent leur logo moyennant une participation dans le financement de la fête.

Bercy –qui tient les cordons de la bourse (1% du budget de l’État pour Les Affaires étrangères)– n’a peut-être pas réalisé la véritable révolution culturelle à laquelle cette marchandisation confronte le Quai d’Orsay. Et ce n’est pas le moindre mérite de l’enquête de Vincent Jauvert de nous en faire prendre conscience.

Sans-titre-7La Face cachée du Quai d’Orsay

enquête sur un ministère à la dérive,
de Vincent Jauvert,
éditions Robert Laffont (2016)

 

À LIRE

Laisser un commentaire