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Le film qui fait rire toute la Chine

30 avril 2016 - CINEMA
Le film qui fait rire toute la Chine

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«La Sirène» de Stephen Chow, un mélange explosif de comédie absurde, de romance, d’action rocambolesqueet de science-fiction, est devenu le film le plus lucratif de l’histoire du cinéma chinois. Décryptage du succès de ce long-métrage pas comme les autres

guillemets_Gris30La sirène Shan, affublée d’une robe blanche et d’énormes baskets jaunes pour dissimuler sa queue de poisson, s’approche sournoisement de sa cible: l’extravagant milliardaire à moustache Li Xuan. La petite brune brandit un redoutable oursin empoisonné et le lance droit sur sa victime. Mais le hérisson de mer le manque de peu, rebondit sur une fenêtre et frappe la maladroite sirène, qui grimace et s’effondre par terre. Shan s’y reprend à une fois – puis deux, puis trois – et finit par se retrouver avec un oursin collé sur son front. Ceci pour le plus grand plaisir de l’audience chinoise, littéralement morte de rire devant ce spectacle digne d’une comédie de Charlie Chaplin.

guillemets_Gris30La scène est tirée de La Sirène, la dernière œuvre du réalisateur hongkongais Stephen Chow, qui se veut un mélange ultra-électrique de burlesque, de romance, de science-fiction et d’action gonflée aux effets spéciaux, agrémenté d’un message en faveur de l’environnement. Le long-métrage, une coproduction hongkongaise et chinoise, conte l’histoire du richard sans scrupule Li Xuan (incarné par l’acteur Deng Chao) qui veut détruire une réserve naturelle bordée par une mer peuplée de dauphins et de sirènes pour y construire un complexe immobilier. L’une de ces femmes-poissons, Shan (l’actrice Yun Lin), est désignée par ses pairs pour assassiner l’homme au costard en peau de crocodile… avant de tomber amoureuse de son ennemi juré.

Premier marché mondial

guillemets_Gris30Cette rocambolesque formule a fait mouche: le long-métrage sorti le 8 février 2016 en Chine a déjà rapporté 2,94 milliards de yuans (450 millions de francs), devenant le film le plus lucratif de l’histoire du cinéma chinois. L’œuvre de Stephen Chow détrône ainsi Monster Hunt, un film fantastique de 2015 au succès plus que douteux, le distributeur du film ayant acheté des millions de places pour gonfler artificiellement ses ventes.

guillemets_Gris30Ces chiffres impressionnants s’expliquent avant tout par le timing de sa sortie. «La Sirène est arrivé dans les salles le jour du Nouvel An chinois, le meilleur moment pour sortir un film en Chine, explique Chris Berry, spécialiste de l’industrie du cinéma chinois au King’s College de Londres. Le pays entier a congé pendant plusieurs semaines, et aller au cinéma est une tradition familiale à cette période de l’année. De plus, le gouvernement limite le nombre de films étrangers présents en salle à ce moment-là.» Le box-office chinois se trouve en outre en pleine effervescence. Il a rapporté 6,7 milliards de francs en 2015 – soit 50% de plus que l’année précédente. A ce rythme, le marché du film chinois deviendra le plus important de la planète, devant les Etats-Unis, dès 2017.

guillemets_Gris30Le succès de La Sirène doit aussi beaucoup à la patte de Stephen Chow. «Malgré le fait qu’il soit hongkongais, Stephen Chow est l’un des réalisateurs les plus populaires de Chine, si ce n’est le plus populaire», explique Ben Sin, un critique hongkongais indépendant. Le cinéaste a encore accru sa cote ces dernières années en se faisant rare. Très prolifique dans les années 80 et 90, lorsqu’il mettait son nom sur au moins un projet cinématographique par an, il n’a réalisé que cinq films durant les quinze dernières années. «Les gens ont désormais soif de Stephen Chow, dit Ben Sin. Ses productions sont attendues avec impatience.»

Cadence folle

guillemets_Gris30Et le film a tout pour satisfaire les fans du maître hongkongais, reprenant les éléments classiques qui ont fait sa gloire: l’ascension sociale fulgurante d’un personnage pauvre devenu riche, une cadence folle qui ne laisse pas le spectateur plus de trois minutes sans effet comique, les dialogues qui semblent improvisés et, bien sûr, son humour si particulier, surnommé mo lei tau en cantonais. «Ce terme désigne un type de comique développé par le cinéma hongkongais dans les années 80 et 90, explique Ross Chen, le créateur du site internet LoveHKFilm.com. Il se fonde sur les jeux de mots et l’absurde. Le niveau ne vole pas toujours très haut, mais cela fonctionne.»

guillemets_Gris30Dans La Sirène, une créature de la mer aux jambes de pieuvres se retrouve forcée à cuisiner ses propres tentacules, la sirène Shan choque son milliardaire en lui disant qu’elle adore manger du poulet (le mot signifie également prostituée en chinois) et les blagues autour des problèmes de digestion abondent.

guillemets_Gris30Mais Stephen Chow ne s’est pas contenté de reprendre les ingrédients qui ont fait son succès: le cinéaste hongkongais a créé un film parfaitement adapté au marché chinois. Pour la première fois, toute son équipe est composée uniquement d’acteurs originaires de Chine continentale et les dialogues sont entièrement en mandarin. Le film ne donne aucun indice sur le lieu du tournage. L’histoire pourrait se dérouler n’importe où en Chine. «Stephen Chow a toujours été un symbole hongkongais, explique Ross Chen. C’est la première fois qu’il crée une production aussi adaptée au public chinois.»

guillemets_Gris30Le cinéaste a aussi bourré le film de scènes d’action et d’effets spéciaux. Comme ces sirènes du troisième âge capables de créer un tsunami ou cet obscur acteur occidental qui abat toutes les sirènes qu’il trouve sur son chemin à l’aide de mitraillettes, de lance-roquettes et d’une armée de mercenaires. Le tout sans jamais enfreindre les très strictes règles de la censure.

Message écologique

guillemets_Gris30Mais ce qui touche le plus le public chinois, c’est le message politique que le réalisateur a inséré dans son film, une première pour ce Hongkongais dont les comédies sont d’habitude d’une légèreté sans faille. «Le scénario met en scène un magnat de l’immobilier qui détruit une réserve naturelle, explique Ying Zhu, experte du cinéma chinois à la City University of New York. Cela touche une corde sensible en Chine, où la population en a marre du smog et des espaces naturels ravagés par les usines.» Pour renforcer son message, le cinéaste a inclus dans le film plusieurs images documentaires de rivières polluées, d’usines et de massacres d’animaux en Chine.

guillemets_Gris30Stephen Chow a désormais conquis la Chine, mais La Sirène pourra-t-elle conquérir l’Occident? Kung Fu Hustle (2004) et Shaolin Soccer (2001), deux de ses productions, ont tous deux été des hits en Europe et aux Etats-Unis. «Mais ce film ne comprend aucun des éléments exotiques chinois habituels, comme les arts martiaux, qui plaisent aux Occidentaux, juge Ross Chen. La Sirène pourra probablement séduire la diaspora chinoise et les amateurs de mangas, mais il est difficile d’imaginer qu’il pourra conquérir les masses.»

***La rédaction
 

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