Menu

Les geeks roumains se forment à la française

1 mai 2016 - HIGH TECH
Les geeks roumains se forment à la française

geek

Deux écoles françaises de code informatique ont ouvert des antennes en Roumanie, dans la ville de Cluj-Napoca. Et c’est tout sauf un hasard.

guillemets_Gris30Vous cherchez une bonne connexion internet? Venez en Roumanie. D’après un classement établi en 2014 par l’agence Bloomberg, le pays se classe au sixième rang des meilleures bandes passantes dans le monde. La connexion y est deux fois plus rapide qu’aux États-Unis. Ce qui a d’ailleurs passablement énervé le candidat démocrate Bernie Sanders

«Aujourd’hui, les habitants de Bucarest, en Roumanie, ont accès à une connexion internet beaucoup plus rapide que dans la majeure partie des États-Unis. C’est inacceptable et cela doit changer.»

guillemets_Gris30Les Roumains sont les champions européens de l’internet, tant pour la vitesse de leur bande passante que pour le niveau de leurs développeurs web. La seconde langue chez Microsoft après l’anglais ? Le roumain. La culture de l’informatique commence dès le milieu des années 1980, lorsque le dictateur Nicolae Ceausescu lance un programme pour soutenir l’apprentissage de l’informatique dans les écoles.

Sous-traitance informatique

guillemets_Gris30Avec la chute du communisme en 1989, le marché des télécommunications s’ouvre et la Roumanie adopte rapidement la fibre optique. Avec son salaire moyen de 425 euros nets et son savoir-faire dans les technologies, le pays attire les entreprises qui ont besoin de délocaliser leur sous-traitance informatique.

guillemets_Gris30Une ville en particulier incarne ce dynamisme autour de l’IT: Cluj-Napoca, 320.000 habitants, capitale de la Transylvanie, parfois surnommée la «Silicon Valley de l’Europe». De nombreux sites, applications ou logiciels internes de votre quotidien ont été créés là-bas. Et devinez dans quelle ville la première réplique de l’École 42 créée par Xavier Niel a ouvert? Cluj-Napoca.

guillemets_Gris30En 2014, ce sont d’ailleurs deux écoles françaises qui ont trouvé leur déclinaison en Roumanie: Academy+Plus est adoubée par l’École 42 de Xavier Niel, tandis que Simplon.co, basée à Montreuil à l’origine, est installée à Cluj sous le nom Simplon Romania. Toutes deux forment des développeurs avec une pédagogie innovante.

Méthode 42 importée

guillemets_Gris30Academy+Plus est l’œuvre de Bogdan Herea, Franco-Roumain de 40 ans, né à Bucarest, formé à Lyon et revenu à Cluj pour entreprendre dans l’informatique. En 2005, il commence par créer une entreprise de sous-traitance. Dans son carnet de commandes, des clients français, notamment l’agence de communication Publicis. Le site de Dior? C’est lui. Ou plutôt ses 250 salariés.

guillemets_Gris30En 2014, il inaugure Academy+Plus, sur le modèle de 42. Adrian Tanasescu, le directeur exécutif, résume la philosophie:

«Permettre à des jeunes talentueux, passionnés d’informatique, de suivre une formation professionnalisante, innovante, leur permettant d’acquérir par la pratique de solides bases en programmation. Et leur permettre ainsi de répondre aux attentes du marché du travail en tant que développeurs.»

guillemets_Gris30Le partenariat avec Xavier Niel autorise Academy+Plus à reprendre les méthodes de 42. D’abord, un test en ligne, qui permet de sélectionner les prétendants. Puis un mois d’immersion avec des problématiques de code à résoudre, sans consigne. C’est la fameuse «piscine», qui écrème encore parmi les candidats.

Ni professeur ni emploi du temps

guillemets_Gris30Les locaux d’Academy+Plus ressemblent à ceux de 42: salles peuplées d’ordinateurs, ambiance détendue, console de jeux dans un coin. Ici, pas de professeur, pas d’emploi du temps: les locaux sont ouverts sept jours sur sept, jour et nuit. Les étudiants viennent quand ils le souhaitent travailler sur leur projet: un site de vente en ligne, une application révolutionnaire, un jeu vidéo… Ils avancent surveillés par «la moulinette», un système de correction automatique élaboré par 42.

guillemets_Gris30La première promotion d’Academy+Plus a compté soixante-dix élèves. La deuxième, le double. «On aimerait sélectionner 200 à 250 étudiants lors de la piscine 2016», ambitionne Bogdan Herea. Comme chez sa grande sœur française, le programme est entièrement gratuit et la promotion hétéroclite. En majorité, des étudiants à l’université, mais aussi des lycéens et quelques salariés en reconversion.

guillemets_Gris30De tous les secteurs, l’informatique est le plus lucratif en Roumanie. Depuis plusieurs années, il offre les meilleurs salaires et le plus de débouchés. Un programmeur web junior débute avec une rémunération de 500 euros. C’est 100 euros de plus que le salaire moyen, 200 euros de plus qu’un médecin. Par la suite, les salaires roumains rejoignent quasiment les français. Alors forcément, les candidats se bousculent.

École de code solidaire

guillemets_Gris30À Cluj, Academy+Plus n’est pas la seule à attirer les futurs développeurs roumains. Dans le centre-ville, au premier étage d’une vieille maison transformée en espace de coworking, une douzaine d’ordinateurs chauffent. Nous sommes à Simplon Romania, petite sœur de Simplon.co, ouverte elle aussi en 2014. À l’origine de cette antenne roumaine, Roxana Rugina, 29 ans et des idées à revendre. Petite blonde aux grandes lunettes, elle est née dans la ville de Braila, sur le Danube.

guillemets_Gris30Côté code, elle est allée à bonne école: elle a fait partie de la première promotion de Simplon.co en 2013. «J’étais venue à Paris pour faire un master, mais ensuite, impossible de trouver du travail. J’ai commencé à apprendre la programmation toute seule, sur le web. Et puis j’ai découvert Simplon, où tout était possible.»

guillemets_Gris30École solidaire, Simplon.co forme gratuitement des développeurs pendant six mois. Les profils vont du jeune éloigné de l’emploi au quadra en reconversion professionnelle. Dans cet environnement qui encourage les projets concrets, Roxana Rugina s’épanouit, crée une application pour autistes, puis une autre pour personnes âgées.

Réplique hors de France

guillemets_Gris30Au bout de trois mois de formation, une idée germe: rentrer en Roumanie et ouvrir une réplique à Cluj. Frédéric Bardeau, cofondateur de Simplon.co, se souvient: «Roxana était déjà un pilier de la première promotion de Simplon à Montreuil, donc je n’ai pas été surpris et j’ai immédiatement dit oui. Son courage, ses compétences et sa connaissance du terrain étaient clairement des facteurs-clés pour implanter Simplon à l’international.» Cluj sera donc la première réplique de Simplon hors de France.

guillemets_Gris30Tout s’accélère pour Roxana Rugina: «Quelques jours avant Noël, j’ai gagné 2.500 euros dans un concours pour lancer une start-up. J’ai dû créer ma société en deux jours. Avec la bureaucratie roumaine, autant dire que c’était un challenge énorme. Un entrepreneur qui réussit ça peut tout réussir!»

guillemets_Gris30La toute jeune chef d’entreprise passe ses derniers mois à Montreuil à peaufiner son projet, avec le soutien de l’école mère et d’Orange, qui signe un chèque de 10.000 euros. Et puis, surprise. «En avril 2014, Bogdan Herea est passé à Simplon.co, a observé le fonctionnement, posé des questions et proposé son aide pour mon projet à Cluj. Et quelques semaines plus tard, j’ai appris qu’il ouvrait la petite sœur de 42. À Cluj, lui aussi.»

Taille humaine

guillemets_Gris30Si Academy+Plus recrute de plus en plus à chaque promotion, Simplon Romania tient à rester «à taille humaine». La première session, lancée en octobre 2014, a reçu 100 candidatures. Douze seulement ont été retenues. Comme dans la maison-mère française, Roxana Rugina défend un entrepreneuriat social:

«Nous sélectionnons uniquement des adultes en reconversion, venant d’un milieu désavantagé. Il peut s’agir de problèmes financiers, d’origines rurales, d’un handicap. C’est un public qui a besoin d’un suivi continu pour ne pas se décourager au premier obstacle. Alors, douze, c’est une bonne taille pour que le formateur puisse suivre chaque étudiant, chaque ligne de code.»

guillemets_Gris30Pendant leur formation, les heureux élus travaillent sur un projet informatique, entourés de mentors. «On ne leur demande pas de coder pour coder. On les encourage à réfléchir à la technologie et à développer un projet avec un impact social», précise Roxana Rugina. Dix des douze étudiants de la première promo ont trouvé un travail dans l’informatique et le recrutement de la seconde est en cours.

Retenir les cerveaux

guillemets_Gris30Que deviennent tous ces geeks roumains? À Academy+Plus, la formation dure en théorie trois ans mais rien n’empêche d’arrêter plus tôt en cas d’opportunité de stage ou d’embauche. Trente étudiants ont déjà trouvé du travail au bout de quelques mois, principalement dans les entreprises IT autour de Cluj.

L’école de Bogdan Herea compte bien combler les besoins grandissants de main-d’œuvre du pays:

«L’objectif principal de notre école est de préparer les futurs professionnels des entreprises roumaines. Cela permet en quelque sorte à limiter la “fuite des cerveaux” qui est un problème récurrent de ces vingt dernières années en Roumanie, constate Adrian Tanasescu. Cela étant dit, rien ne les empêche de frapper à la porte d’entreprises européennes qui apprécieront leur compétences.»

Faire avancer le social

guillemets_Gris30Marius Siklodi, 26 ans, a fait partie de la première promotion de Simplon Romania. Il travaille désormais au sein d’une équipe de dix développeurs sur l’application SkinVision, qui permet de scanner les grains de beauté pour surveiller les cancers de la peau. Son salaire? Il préfère ne pas le dévoiler mais le qualifie de «plutôt bon». D’ici quelque temps, il se verrait bien en Allemagne ou en Angleterre. À moins que les salaires des développeurs roumains continuent de grimper, jusqu’à donner envie de rester.

guillemets_Gris30Quel que soit le salaire, Roxana Rugina est bien décidée à faire grandir Simplon à Cluj. Même si les opportunités à l’étranger se multiplient. «J’ai des offres de travail toutes les semaines, pour des start-ups aux États-Unis ou des institutions à Bruxelles. Je pourrais gagner trois ou quatre fois plus d’argent.» Elle a préféré recruter deux salariés, quitte à se payer moins elle-même, environ 500 euros en ce moment.

guillemets_Gris30Roxana Rugina préfère faire avancer le social en Roumanie. Qui va nettement moins vite que la connexion internet. D’ailleurs, pour revenir à Bernie Sanders qui trouve «inacceptable» qu’internet soit meilleur en Roumanie qu’aux États-Unis, un entrepreneur IT à Bucarest lui a répondu. Il a créé en quelques clics un petit moteur pour comparer votre connexion à celle de Bucarest et savoir comme Bernie Senders la jugerait. L’application fait un carton.

Laisser un commentaire