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Judith Chemla : « J’avais besoin de vertiges »

13 septembre 2016 - MUSIQUE
Judith Chemla :  « J’avais besoin de vertiges »
brgitte

Judith Chemla entourée du metteur en scène Benjamin Lazar (à gauche) et du directeur musical Florent Hubert, lors des répétitions de « La Traviata » au Théâtre des Bouffes du Nord, en juillet.

Comédienne toujours en quête de défis, Judith Chemla est aussi chanteuse lyrique. Elle sera Violetta dans l’adaptation de La Traviata de Verdi, au théâtre des Bouffes du Nord. Une création à découvrir en avant-première samedi 17 septembre, à 20 h 30, dans le cadre du festival du « Monde ».

guillemets_Gris30Elle vous regarde comme si vous étiez seul au monde, et ça fait toujours plaisir. On est ensuite frappé par son visage diaphane, son allure fragile, des yeux transparents, un corps qui pourrait tomber. Ce ne sont pas les meilleures armes pour aller au combat. Or, au combat, elle y va, elle le gagne souvent, sa carrière d’actrice et chanteuse le prouve, et sa vie, à 31 ans à peine, est déjà bien dense. Il y a donc quelque chose qui ne cadre pas. On le lui fait remarquer, elle marque un instant, et comme elle est bienveillante, vous remet dans le droit chemin, en vous sortant une formule que l’on doit à Muriel Mayette, l’ancienne directrice de la Comédie-Française : « Judith Chemla ? Elle est d’une fragilité incassable. »

guillemets_Gris30Muriel Mayette sait de quoi elle parle. C’est elle qui recrute la comédienne en 2007 et la propulse dans un rôle qu’on n’oublie pas, la Célimène du Misanthrope, de Molière. Et pourtant Judith Chemla ne fait qu’un passage éclair au Français, un an et demi, le temps de jouer cinq pièces, et de marquer les esprits – dans L’Illusion comique, de Corneille, par exemple. Elle s’en va car la troupe de Molière n’est pas son rêve absolu, elle veut du risque, élargir les murs. « Faire des choses que je n’aurais pas pu faire. »

guillemets_Gris30Par exemple ce spectacle Traviata, dont la première sera donnée dans le cadre du festival du Monde, aux Bouffes du Nord. Oui l’actrice va chanter le rôle de Violetta dans La Traviata (1853), de Verdi. Comme Maria Callas, elle sera cette courtisane qui veut changer de vie par amour.

Folie et liberté

guillemets_Gris30Judith Chemla n’est pas chanteuse d’opéra. « Je sais, je suis folle, mais je ne peux pas m’en empêcher. » Durant notre conversation, elle a répété dix fois ces trois mots : « Tout est possible. » On lui demande si c’est de la confiance : « Non, c’est une force. » Ou encore : « Je ne me dis jamais qu’un projet n’est pas pour moi. C’est insensé, mais je suis tellement heureuse que j’éloigne la peur. » Elle a d’autres arguments pour éloigner la peur. D’abord une incroyable voix de soprano. Et puis quand elle évoque Violetta, cette femme qui brûle la vie, c’est comme si elle parlait d’elle. Reprenons. Judith Chemla apprend le piano entre 5 et 7 ans. Le violon entre 7 et 14 ans. Pour son stage d’observation en classe de 3e, elle atterrit au Théâtre du Soleil, chez Ariane Mnouchkine. Il y a pire. Elle apprend la liberté.

guillemets_Gris30Autrement dit que le théâtre, ce n’est pas seulement jouer, c’est l’art total – explorer, reculer, avancer, chanter, danser. Première audition à 14 ans. Puis conservatoire de quartier à Paris, suivi du Conservatoire national, Comédie-Française. Cela aurait pu finir ici, et c’est là que tout commence. « J’avais besoin de vertiges. » Joli mot qui, chez Judith Chemla, signifie croiser le chant et le jeu. Et cela depuis le début.

guillemets_Gris30Car depuis l’enfance, elle chante. Chez elle, dans sa salle de bains, dans la rue, le métro. Elle prend des cours, travaille sa voix. La Traviata tient une place particulière dans son répertoire intime, qui remonte à son adolescence – « Je me shootais à ça. » Et puis, ce spectacle, elle y pense depuis trois ans, travaille les airs depuis deux, avec un professeur. Mais elle prévient : « Je ne suis pas dans une logique de chanteuse lyrique. »

guillemets_Gris30Encore que. En 2013, déjà aux Bouffes du Nord, elle chantait dans une adaptation à la fois fidèle et loufoque de l’opéra baroque Didon et Enée, de Purcell. Le spectacle s’appelait Le Crocodile trompeur, ce fut un immense succès, et Judith Chemla y était sublime. Sa voix était magnifique. Parce que, aussi, son jeu est magnifique.

guillemets_Gris30Quand on a vu ce Crocodile, on peut se demander à quelle sauce cette Traviata sera mijotée aux Bouffes du Nord. On ne sait pas vraiment. Mais elle le sera. Elle est conçue par un trio d’experts. Judith Chemla, donc, qui est à l’origine du projet, le metteur en scène Benjamin Lazar, et Florent Hubert qui a adapté la musique (il avait aussi adapté Le Crocodile). La trame narrative de l’opéra de Verdi est préservée, les grands airs aussi.

« Traviata sera chanté en italien sans sous-titres pour que le spectateur se concentre sur les sentiments »

guillemets_Gris30Mais une Traviata, c’est d’habitude une foule de musiciens et chanteurs, entre la fosse et la scène. Aux Bouffes, ce sera treize personnes sur le plateau – huit musiciens, cinq chanteurs-acteurs. Cette formation réduite permet de voir grand. Le spectacle s’est beaucoup construit pendant les neuf semaines de répétition, un temps monstrueusement long pour un opéra, où le trio a beaucoup expérimenté. Traviata sera chanté en italien sans sous-titres pour que le spectateur se concentre sur les sentiments en se laissant guider par le langage visuel des corps, des visages, du décor, des situations, des voix. Et là, Chemla excelle. « La musique, je veux qu’on la touche, que le spectateur ressente que le monde est plus grand que ce qu’il a prévu. »

Désirs d’audace

guillemets_Gris30Quand on lui demande si elle pourrait chanter sur la scène de l’Opéra Bastille, Judith Chemla ne répond pas non. Elle dit : « Ce serait présomptueux. » Et faire un disque ? « Avec plaisir. » Elle ne ferme pas les portes, sauf quand elle ne sent pas les projets qu’on lui propose. Et cela arrive souvent, car elle a la chance, le caractère plutôt, de pouvoir faire uniquement ce qui lui plaît. Elle a dit non à Luc Bondy qui lui avait proposé de jouer Nina dans La Mouette, de Tchekhov, ce qui est assez gonflé. « Ça ne m’appelait pas. » Ce qui veut dire ? « Vous croyez que je me la pète un peu… » Alors, pour qu’on comprenne, elle tape délicatement ses deux poings contre son cœur.

guillemets_Gris30Elle préfère évoquer ses belles rencontres qui la font « vibrer fort ». Que ce soit dans des films, téléfilms ou des pièces de théâtre. Le cinéaste Stéphane Brizé, par exemple, qui l’a convaincue de jouer le rôle principal dans Une Vie, d’après Maupassant, film qui vient d’être présenté en compétition à la Mostra de Venise. Brizé lui répétait qu’il ne voulait pas voir l’actrice en elle.

guillemets_Gris30Cela tombe bien, elle ne veut pas qu’on ressente la chanteuse en elle dans Traviata. Autre belle rencontre, Olivier Mantei, codirecteur des Bouffes avec Olivier Poubelle. Après avoir quitté la Comédie-Française, sans projet pour rebondir, elle rencontre Mantei, lui confie ses désirs d’audace. Il lui répond : « Je suis là. » Elle commente : « Ça fait du bien d’avoir un ange gardien. » Traviata est son cinquième spectacle aux Bouffes en six ans.

guillemets_Gris30Mais cela fait plus de quinze ans que ce lieu la hante. Elle a 16 ans, son professeur de français montre à sa classe une cassette vidéo du légendaire Mahabharata (1985), de Peter Brook. Il fait défiler des passages au ralenti pour pointer le mouvement des corps. « Je souffrais de ne pouvoir assister en vrai à cette pureté. »

guillemets_Gris30Elle retiendra la leçon. La nudité des lieux comme des corps, le vide qu’il faut laisser vivre comme les sentiments, sont autant de marqueurs de Brook et des Bouffes. Ils accompagnent la comédienne. Quand le tandem Mantei- Poubelle a repris cette scène pour en faire un théâtre musical, elle était prête. La voilà à nouveau pour chanter et jouer. Elle est chez elle, et elle n’a pas peur.

guillemets_Gris30Première de « Traviata, vous méritez un avenir meilleur », adaptation de l’opéra de Verdi, mis en scène par Benjamin Lazar ; direction musicale : Florent Hubert et Paul Escobar. Samedi 17 septembre, 20 h 30, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris 10e.

**** Par Michel Guerrin

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