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A Mossoul, les intérêts très divergents de la coalition font craindre le pire

18 octobre 2016 - INTERNATIONAL
A Mossoul, les intérêts très divergents de la coalition font craindre le pire

mossoul

L’offensive contre la dernière place forte de l’Etat islamique en Irak est lancée. Les forces en présence sont impressionnantes. Mais aussi incroyablement disparates

guillemets_Gris30Elle se préparait depuis des mois. L’offensive contre Mossoul, la principale place forte de l’organisation Etat islamique en Irak, a finalement été lancée dans la nuit de dimanche à lundi. Une offensive d’une extrême puissance, puisqu’elle rassemble des dizaines de milliers de soldats, les aviations parmi les plus puissantes du monde (dont celles des Etats-Unis et de la France), mais aussi les armées irakienne, turque, les peshmergas (combattants) kurdes irakiens, des forces spéciales occidentales ou encore des milices pro-iraniennes. Une alliance suffisamment disparate pour que, au-delà de l’inévitable succès militaire, ce soit déjà «l’après-Daech» qui soulève les pires craintes.

guillemets_Gris30En juin 2014, il avait suffi à 1500 combattants de l’Etat islamique de pointer le bout de leur Kalachnikov pour mettre en déroute deux pleines divisions de l’armée irakienne, soit 20 000 soldats. Dans l’intervalle, Daech a fait de la deuxième ville d’Irak le cœur de son «Etat», après que Abou Bakr al-Baghdadi se proclame «calife» dans la grande mosquée de Mossoul. Ce seraient aujourd’hui quelque 5000 membres de l’organisation qui ont bénéficié de deux années pour finir de fortifier la ville. Et pour attendre la nouvelle confrontation avec une armée irakienne entre-temps reprise en mains par les Américains et munie d’une importante Unité d’élite du contre-terrorisme, créée à l’image des forces spéciales américaines.

Rivalité kurdo-arabe

guillemets_Gris30Lundi, les images montraient les peshmergas kurdes avancer en direction de la ville, dans la plaine de Ninive, et s’emparer de villages depuis longtemps désertés par leurs habitants. Cette progression était toutefois ralentie par ce qui était présenté par les combattants kurdes comme des explosions de véhicules piégés. Au moins 16 Kurdes auraient été tués, et des dizaines blessés, au cours de ces premières batailles qui, selon le commandement militaire kurde, ont été étroitement coordonnées avec les forces de Bagdad. «C’est la première fois que le sang des peshmergas et celui des forces irakiennes se mêle, s’exclamait Massoud Barzani, le président de la région kurde irakienne accouru sur la ligne de front. J’espère que ce sera un bon départ pour créer un avenir brillant des deux côtés.»

guillemets_Gris30Il est permis d’en douter. «A l’échelle de Mossoul, la constellation qui s’est mise en place représente des intérêts proprement irréconciliables», note Loulouwa al-Rachid, spécialiste de l’Irak à Sciences Po-CERI, à Paris. La chercheuse ne parle pas seulement de la rivalité kurdo-arabe, qu’il sera difficile de surmonter, même en versant ensemble le sang face à un ennemi commun. «Tout le monde s’est invité à la bataille de Mossoul mais en réalité, chacun est venu mener sa propre guerre, note-t-elle. Chacun lance ses troupes, mais en sachant que rien ne pourra se régler.»

guillemets_Gris30La liste des intérêts divergents en présence donne le tournis. A cette rivalité entre Kurdes et Arabes s’ajoutent pêle-mêle les frictions entre une armée irakienne largement chiite et une ville de Mossoul à majorité sunnite, des divisions au sein même du camp kurde (entre le Parti des travailleurs du Kurdistan, en embuscade dans les montagnes du Sanjir, et les troupes du président Barzani), mais aussi des luttes entre diverses composantes sunnites.

Des guérilleros marxistes aux extrémistes chiites iraniens

guillemets_Gris30Ainsi, les Etats-Unis se trouvent aujourd’hui de facto à la tête d’une coalition qui va de guérilleros marxistes à des extrémistes chiites iraniens. Et les premières glissades ont déjà lieu, même si ce n’est que de manière verbale. En affichant sa volonté de venir défendre ses «frères» (Arabes sunnites, Turkmènes…), le président turc, Recep Tayyip Erdogan, balayait ainsi l’idée de «rester à l’écart» de l’opération. Réplique immédiate du premier ministre irakien, Haïder al-Abadi, pour qui toute entrée de soldats turcs à Mossoul représenterait une «déclaration de guerre». La Turquie dispose de quelque 2000 soldats dans la région. Mais elle tire aussi les ficelles au sein de plusieurs tribus et clans locaux.

«Mossoul a toujours été une ville frontière, au cœur de tous les conflits de la région, insiste Loulouwa al-Rachid. Ce qui compte avant tout maintenant, dans cette guerre à la fois internationale, nationale et locale, c’est d’abord la force du symbole, et la possibilité de revendiquer une partie de la victoire. En vérité, tout le monde se soucie comme d’une guigne de l’après-Daech.»

Plus d’un million d’Irakiens piégés

guillemets_Gris30Il avait fallu des semaines de combats aux forces irakiennes, très fortement épaulées par des milices chiites pro-iraniennes et aidées par les bombardements de la coalition internationale, pour arracher la ville de Falloujah aux djihadistes de l’Etat islamique, l’été dernier. La ville, proche de Bagdad, comptait 200 000 habitants, tandis que plus d’un million d’Irakiens (peut-être 1,5 million) sont aujourd’hui pris au piège à Mossoul.

guillemets_Gris30En évoquant les batailles à venir, et dont la première étape consiste actuellement à assiéger la ville en l’entourant de toutes parts, des responsables américains ont toutefois évoqué l’idée de laisser libre un couloir en direction de la Syrie. Une manière d’éviter un combat direct avec Daech dans un environnement urbain, rue par rue et maison par maison. Sur les réseaux sociaux, dans des messages dont il est impossible de garantir l’authenticité, des djihadistes se disaient eux aussi prêts à trouver refuge en Syrie, et particulièrement dans leur autre «capitale», Raqqa, non sans avoir auparavant mené la vie dure à leurs ennemis.

Djihadistes natifs de Mossoul

guillemets_Gris30Cette éventualité n’étonne pas Loulouwa al-Rachid. «La plupart des combattants de Daech présents dans la ville sont des natifs de Mossoul, même s’il y a aussi des djihadistes étrangers. Je doute fort qu’ils soient prêts à provoquer la destruction de leur propre ville et de ce qu’elle représente pour leur califat.» Pour être solidement idéologisés, ils n’en restent pas moins des combattants endurcis. «L’Etat islamique n’en est pas à sa première confrontation militaire, même si ces combattants pouvaient avant répondre à d’autres appellations, explique la chercheuse. Ils vont laisser des forces à Mossoul mais choisiront sans doute d’entrer dans la clandestinité. Et ils finiront par réapparaître sous une autre forme, encore plus violente qu’aujourd’hui.»

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En dates

29 juin 2014. Abou Bakr al-Baghdadi, chef de l’Etat islamique, proclame le «califat», à cheval sur l’Irak et la Syrie.

8 août 2014. Premières frappes aériennes des Etats-Unis contre
l’EI en Irak.

Septembre 2014. Mise sur pied d’une coalition de 60 pays contre l’EI.

Février 2015. Une vidéo montre la destruction à la perceuse de taureaux pré-islamiques du Musée de Mossoul. La condamnation est mondiale.

Mars 2016. Appel du premier ministre irakien à libérer Mossoul.

Septembre 2016. La coalition tue une vingtaine de responsables de
l’EI à Mossoul, en prélude à une attaque terrestre.

**** Luis Lema

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