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William Saurin : mais qui était vraiment Monique Piffaut, sa mystérieuse patronne ?

15 décembre 2016 - ACTUALITE, ECONOMIE, FAIT DIVERS, FRANCE, MANAGEMENT, PEOPLE, SOCIETE
William Saurin : mais qui était vraiment Monique Piffaut, sa mystérieuse patronne ?

Explosif ! L’unique actionnaire du groupe William Saurin, Monique Piffaut, disparue le 30 novembre dernier, aurait gonflé les comptes de la société durant près dix ans. Pris de court par ces révélations fracassantes, le groupe agroalimentaire est dans la tourmente. Il y a quelques années, Capital avait eu la chance de rencontrer cette patronne énigmatique, qui ne parlait jamais à la presse. Portrait.

 

 

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guillemets_gris30Ça tangue chez William Saurin ! D’après un audit révélé ce mercredi par Le Figaro, l’ex-patronne du groupe, décédée fin novembre, aurait truqué les comptes de sa société durant une dizaine d’années. Selon le quotidien, Monique Piffaut n’aurait pas tenté de s’enrichir à titre personnel, mais cherché à gonfler les chiffres de la société – résultat, stocks… – pour continuer à obtenir des financements de la part des banques et poursuivre ses acquisitions.

guillemets_gris30Une chose est sûre : un parfum de mystère a toujours entouré cette dame de fer, qui est longtemps restée la patronne la plus secrète de France. Monique Piffaut – à la tête d’un empire agroalimentaire de 900 millions euros de chiffre d’affaires – avait la particularité de ne jamais parler à la presse. En 2005, après avoir sollicité maintes entretiens par mails, nous avions réussi à décrocher la sacro-sainte entrevue en prenant la patronne à son petit jeu : Monique Piffaut, qui avait pris l’habitude de rester seule le soir au siège du groupe, répondait aux appels tardifs en se faisant passer pour la standardiste. Ce que nous savions et lui avions gentiment fait remarquer… Le contact avait été établi.

Redécouvrez notre portrait publié en août 2005 : William Saurin, la mamie du Cassoulet met les bouchées doubles

guillemets_gris30« Un parfum de mystère en- toure cette dame de fer qui, après avoir bâti le numéro 1 français de la conserve, s’attaque au marché de la charcuterie. Enquête.

guillemets_gris30C’est un rituel. Tous les samedis matin, Monique Piffaut se rend à son bureau, rue La Fayette à Paris, pour éplucher les factures de son entreprise. Achats de matières premières, fournitures de bureau, notes de frais, l’inspectrice en chef passe tout en revue. Après quoi, le lundi venu, elle ne manque jamais de rabrouer ses troupes pour leurs folies dépensières. «Nous n’avons pas le droit à l’erreur, vu l’étroitesse de nos marges», justifie presque larmoyante la patronne de William Saurin.

guillemets_gris30Ses détracteurs trouvent que Monique Piffaut gère son groupe à la petite semaine, comme on le ferait d’une PME de quartier. Mais la dame se moque de ces critiques et préfère contempler, du haut de ses 68 printemps, un petit empire qui pèse 650 millions d’euros, emploie 2 500 personnes et dégage tout de même 17 millions de bénéfices nets. «Vous comprenez, ma société, c’est ma vie», lâche cette femme d’affaires ultrasecrète qui est devenue, en à peine quinze ans, la reine incontestée de la conserve. Cassoulet William Saurin, raviolis Panzani, couscous Garbit, quenelles Petitjean : son groupe truste plus de 40% du marché des plats cuisi- nés appertisés, sans compter les millions de boîtes qu’elle fabrique pour le compte de la grande distribution. Cette suprématie n’est contestée par son concur-rent Raynal et Roquelaure que sur le créneau du ravioli (marque Buitoni Zapetti).

guillemets_gris30La Piffaut Corporation ne s’arrête pas là. «Mamie», comme la surnomment en douce ses proches collaborateurs, possède aussi un bouquet assez garni de petites affaires, dans le foie gras, la biscuiterie (Gringoire) et surtout les salaisons. Car, après avoir avalé le marché de la conserve, cette conquérante lorgne avec appétit le rayon charcuterie. Déjà propriétaire de quelques usines dans la spécialité, elle a racheté l’an dernier Paul Prédault à son fondateur, Alain Prédo, 72 ans, au terme d’une empoignade de trois ans. Elle promet d’autres acquisitions dans les prochains mois sur un marché où l’on ne compte plus les affaires à vendre, de Madrange au jambon d’Aoste (Sara Lee) en passant par Herta (Nestlé). «Nous devons monter à 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires pour peser face à la grande distribution», affirme l’insatiable patronne, qui a accordé à Capital un de ses très rares entretiens avec la presse. Il faut bien le dire, dans le petit monde de l’agroalimentaire, l’ascension de la championne du cassoulet laisse perplexe. Peu portée sur les ronds de jambe patronaux, la dame est souvent décriée, ou sujet d’interrogations. La rumeur lui prête de multiples vies, fille d’une richissime famille autrichienne (sa mère est effectivement native d’Autriche), agent secret ou encore ex-compagne d’un dirigeant de la grande distribution disparu. Monique Piffaut n’en a cure. Elle semble même prendre un malin plaisir à brouiller les pistes, évoquant par exemple ses relations avec Alain Juillet, l’ancien numéro 2 de la DGSE (les services secrets) qui fut aussi directeur dans de nombreuses sociétés, Pernod Ricard (RI-100,80 € -0,30 %), Suchard ou Mamie Nova. Manipulatrice, elle s’amuse aussi à jouer, selon son expression, la bécassine, toujours flanquée de son caniche Gaétan II (Gaétan I n’est hélas plus de ce monde). Ce chiot l’accompagne partout, en négociations avec les syndicats comme aux réunions stratégiques avec ses banquiers. Elle le porte même en bijou doré au revers de son éternel tailleur- pantalon noir. Une facétie parmi d’autres chez cette femme ico- noclaste que certains qualifient de Tapie en jupon. Elle a d’ailleurs le même avocat que l’ex-ministre patron, maître Maurice Lantourne.

guillemets_gris30L’histoire à énigmes de Monique Piffaut comporte quand même quelques certitudes. Elle commence à Bagnolet (Seine Saint-Denis), où son père exploitait les Comptoirs du chocolat et des alcools (CCA, les mêmes initiales qu’une de ses holdings), une chocolaterie qui fournissait Prisunic et Monoprix. C’est dans cette dernière enseigne qu’elle débute sa vie professionnelle, au service achats, avant de s’orienter vers la finance. Dans la mouvance du Crédit chimique et du Crédit lyonnais, elle fait ensuite de la restructuration financière, aux côtés du comptable (décédé) Claude Colombani, ancien dépeceur d’entreprises en difficulté dans la bande à Bernard Tapie. Une mise en bouche, en quelque sorte.

guillemets_gris30Mais sa carrière de chef d’entreprise ne commence vraiment qu’en 1992. Elle a 53 ans et déjà une petite fortune en biens im- mobiliers dont elle va se défaire progressivement pour mener ses manœuvres industrielles. «Je ne me voyais pas exhiber ma joncaille (NDLR : ses bijoux) dans les salons de thé», explique-t-elle avec sa gouaille habituelle. Aidée par Guy Nebot, patron charismatique de l’Idia, une société de capital-risque montée par le Crédit agricole, elle se lance donc dans la reprise d’entreprises en faillite. Elle achète à la barre du tribunal sa première proie, les Saveurs du palais, près de Périgueux, laquelle fait autant de pertes (7 millions de francs) que de chiffre d’affaires. «J’ai négocié un contrat de livraison de 20 millions de francs avec Auchan, ce qui m’a permis de re- dresser l’affaire», assure la patronne réputée pour ses contacts privilégiés avec les acheteurs de la grande distribution. Les acquisitions s’enchaînent, dans la conserverie, le foie gras (Muller), le jambon (Salaisons de l’Arrée, en Bretagne), la biscuiterie (Olibet). A chaque fois, Monique Piffaut se pose en sauveuse d’emplois. Les syndicats l’accusent au contraire de faire du Meccano avec les usines et les machines, comme à Sauve- terre-de-Béarn où elle a fermé une usine de plats cuisinés en 2002. Une chose est sûre, la dame ne craint pas l’épreuve de force. Christian Alliaume, à la tête de la Fédération agroalimentaire CGT, se souvient des négociations musclées lors de la création d’un comité central d’entreprise. «Ce ne sont pas les syndicats qui auront mes chiffres», avait-elle lancé dans un grand claquement de porte.

guillemets_gris30CCA n’est encore qu’un groupe fourre-tout quand, début 2001, Monique Piffaut met la main sur William Saurin, ancienne filiale de Danone (BN-60,93 € -1,06 %) cédée deux ans plus tôt au fond d’investissement PAI. C’est la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, pense-t-on alors dans la profession. Piffaut apporte 20 petits millions et toutes ses sociétés en garantie. Insuffisant pour réunir la somme nécessaire, 460 millions de francs selon nos informations. Maligne, elle a surtout pris la précaution, dès 1998, de faire entrer la Caisse des dépôts et consignations (CDC) à son capital, via Electropar, un fonds d’investissement commun à CDC et EDF. «La CDC, ça rassurait les banquiers», avoue-t-elle tout de go. Finalement, sous la bannière de Natexis, un pool de 38 banques – excusez du peu – est constitué pour boucler l’opération.

guillemets_gris30Excellente négociatrice, Madame Piffaut va ensuite se révéler une redoutable meneuse d’hommes. Elle négocie le maintien de l’équipe dirigeante, des Danone boys pour la plu- part. Mais ces cravatés, payés selon elle à tailler des crayons, l’exaspèrent. Alors elle vire, par paquets. «Quand un dirigeant ne se soucie que de sa voiture de fonction, Monsieur, c’est mauvais signe», justifie cette femme au style sans fioritures. «Elle pratique le management par l’humiliation», rétorque un de ces éconduits habitué à des procédés moins expéditifs. Cette opération coupage de têtes finit par atteindre, courant 2003, le DG de William Saurin en personne, Olivier Picot, à qui elle reproche un goût trop prononcé pour les réunions professionnelles ronflantes. L’intéressé s’est récupéré chez Brasseurs de France comme secrétaire général. Depuis son départ, deux autres DG ont jeté l’éponge et l’actuel titu- laire, Bernard Rogeon, prépare, dit-on, ses cartons.

guillemets_gris30Paradoxalement, cette valse directoriale n’empêche pas la boîte de tourner. Il faut dire que Monique Piffaut est sur tous les fronts, discutant ici le prix d’une machine, négociant là une commande avec Lidl ou Carrefour. «Elle a une santé et une volonté de fer», confirme son fidèle directeur industriel, Michel Lecapitaine, un des membres de la garde rapprochée de la pédégère avec le directeur des achats, Claude Thebault, ou encore l’avocat d’affaires Xavier Hugon. «Madame Piffaut peut vous secouer comme un prunier un jour et faire preuve d’une grande générosité le lendemain», ajoute encore Lecapitaine, manifestement acclimaté aux rudesses de sa patronne. Monique Piffaut n’est pas seulement une femme à poigne. Sa force est d’avoir pris très tôt le virage des marques distributeurs au risque de casser les prix. Ces MDD représentent désormais 30% des ton- nages de William Saurin, et 50% de son activité totale, selon le journal professionnel «Entreprises et marchés». Elle vient aussi récemment de prolonger sa licence pour la marque Panzani (rachetée par l’espagnol Ebro Puleva) jusqu’en 2012. Résultat : ses usines tournent à plein régime. «On est toujours à cul», nous explique dans un langage fleuri un responsable de production, lors d’une visite à Pouilly (Aisne), une unité capable de débiter 300 000 boîtes de raviolis par jour

guillemets_gris30Mais la conserve reste un marché difficile, voué à un lent déclin (moins 3% en valeur sur les douze derniers mois). Voilà pourquoi Monique Piffaut a amorcé une diversification au rayon charcuterie. Le secteur, malmené par les MDD (52% du jambon cuit) est à la peine, si bien que tous les grands groupes se désengagent. Une bonne occasion d’acheter, se dit notre patronne. Déjà, la reprise de Paul Prédault en 2004, an- cienne société cotée en Bourse, lui a permis d’acquérir une marque connue. Depuis, elle prétend s’être «fait avoir» en payant 25 millions d’euros sur ses deniers propres une entre- prise en perte chronique depuis 1999. Elle poursuit d’ailleurs enjustice Alain Prédo, qu’elle accuse d’avoir ripoliné ses comptes et fustige la Bourse, «qui ne vérifie rien». Le papy du jam- bon se refuse, quant à lui, à tout commentaire. L’affaire ne doit pas être si frelatée que cela, puisque la patronne vise les 100 millions d’euros (contre 65 en 2004) et un retour à l’équilibre dès 2006.

guillemets_gris30Après quoi, Paul Prédault, pour l’instant placé dans une structure de confinement, pourrait intégrer le groupe. Le moment pour vendre ? La Caisse des dépôts, collée avec sa participation de 20%, n’attend que cela. Mais Monique Piffaut a encore plusieurs fers au feu. «Mon groupe n’a plus que 15 millions d’euros de dettes», certifie madame le P-DG, qui promet une nouvelle acquisition charcutière d’ici la fin de l’année. Sans héritiers, elle souhaite aussi préparer sa succession et se dit prête à décrocher d’ici deux ans. Info ou intox ? La réponse se trouve peut-être dans la boule de cristal qui trône sur le bureau de cette fan d’ésotérisme.

****Christophe David "

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