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La cigarette électronique est la meilleure des addictions possibles

16 décembre 2016 - ACTUALITE, FAIT DIVERS, MEDIAS, MODE, SANTE, SOCIAL, SOCIETE
La cigarette  électronique est la meilleure des addictions possibles

Le chef du service fédéral de la Santé publique des États-Unis vient de publier un rapport historique sur la question des cigarettes électroniques, mais ses conclusions ne sont pas assez solides pour justifier un contrôle très sévère de ces appareils.

 

 

 

Le 11 janvier 1964, le Dr. Luther Terry, chef du service fédéral de la Santé publique des États-Unis, publiait le premier rapport du Surgeon General sur les risques du tabac sur la santé. Le rapport ne se contentait pas d’établir une corrélation entre cigarettes et cancer, mais attestait d’un lien réel de cause à effet entre consommation des premières et survenue du second.

Soit un moment historique pour la lutte contre le tabagisme. Lorsque mon grand-père, ophtalmologue de l’Université de Californie à Los Angeles et fumeur quotidien depuis la Seconde Guerre mondiale et son passage dans l’armée, allait compulser les données sous-jacentes aux conclusions du rapport, il arrêtera du jour au lendemain. Un an après la sortie du rapport, une législation oblige tous les paquets à mentionner la désormais célèbre «mise en garde» du Surgeon General. Cette campagne pour faire baisser le tabagisme aux États-Unis aura été l’un des plus grands succès épidémiologiques de la médecine moderne.

Dès lors, lorsque le Dr. Vivek Murthy, actuel Surgeon General, annonça la prochaine publication du tout premier rapport de son institution sur la consommation de cigarette électronique chez les adolescents et les jeunes adultes, je m’attendais à un compendium de données susceptibles de porter un coup aussi fatal que bienvenu à la florissante et non-traditionnelle industrie de la nicotine. En tant que médecin, voire tout simplement en tant qu’individu fréquentant le monde extérieur, je considère a minima pénible l’incursion croissante de la cigarette électronique dans des endroits débarrassés du tabac voici encore peu. M’était aussi avis qu’en contenant de la nicotine mélangée à divers additifs, les cigarettes électroniques et autres produits similaires étaient quasiment aussi nocifs que le tabac fumé ou mâché. Et espérant que le rapport allait constituer un adieu au vapotage, j’ai voulu prendre le temps de le lire intégralement (ou presque, l’ensemble avoisinant les 300 pages).

Les cigarettes électroniques sont très loin d’être aussi nocives

À ma grande surprise, il n’a rien du baiser de la mort que je m’imaginais. Après lecture, j’ai conclu que les cigarettes électroniques sont très loin d’être aussi nocives, pour la très grande majorité de la population, que les cigarettes traditionnelles ou le tabac à chiquer –deux modes de consommation causant clairement le cancer et de très nombreux autres problèmes de santé aussi graves que durables. Selon ce rapport, qui aura été manifestement rédigé en respectant le plus haut degré de sérieux méthodologique scientifique, on ne peut rien dire de tel de la cigarette électronique et de ses équivalents.

Évidemment, exposer des adolescents et jeunes adultes à tout niveau de nicotine est dangereux. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Le rapport consigne méticuleusement l’état de la science sur la question des cigarettes électroniques –ce que nous savons, ce que nous savons pas, sans jamais rien minimiser ni surestimer. Voici ce que nous savons: que l’usage de cigarettes électronique a connu une croissance exponentielle chez les adolescents et les jeunes adultes ces cinq dernières années; que les additifs des cigarettes électroniques et autres «systèmes électroniques de délivrance de nicotine» (ou ENDS pour «electronic nicotine delivery systems») ne sont pas sans risque, contrairement à ce que l’on peut communément croire; que les vapeurs inhalées (parler d’aérosols serait plus adéquat) contiennent effectivement de nombreux produits chimiques susceptibles de présenter des risques pour la santé –même si aucun n’atteint visiblement le niveau de dangerosité des produits nicotiniques traditionnels.

Qui plus est, le rapport se concentre sur les adolescents et les jeunes adultes et consigne certaines corrélations entre la consommation de nicotine et un développement cérébral anormal (cognition, attention, etc.), des problèmes d’humeur (avec, pour certains, d’éventuels rapports de cause à effet) et d’autres comportements relatifs à la consommation de drogues et de substances addictives. Sauf que les indices d’un rapport de causalité sont minces et, de fait, il n’est pas surprenant que les gamins adeptes de cigarettes électroniques témoignent d’autres problèmes.

Certains avantages

Il y a un autre point sur lequel le rapport est formel: les femmes enceintes ne devraient s’exposer (et exposer leur fœtus) à la nicotine, car les conséquences sur le développement cérébral sont susceptibles d’être gravement délétères. Sauf que même concernant le fœtus, les preuves attestant d’une corrélation entre exposition à la nicotine et dégâts cérébraux ne sont pas suffisantes pour désigner une causalité.

L’un dans l’autre, les preuves sont assez minces. Évidemment, elles relèvent de raisons suffisantes pour fortement déconseiller aux adolescents, jeune adultes et femmes enceintes d’utiliser des ENDS. Mais il n’y pas certainement pas de réel inconvénient à les utiliser.

Et il y a même certains avantages. Bien sûr, si vous devez choisir entre conseiller à votre patient d’utiliser ou pas des ENDS, il faudrait lui dire de ne pas s’en servir. Mais si l’alternative est entre des ENDS et, par exemple, des cigarettes, les ENDS sont bien meilleurs pour lui et pour vous. Leur nocivité paraît bien dérisoire par rapport au goudron et autres produits dangereux générés par la fumée de cigarette. A l’heure actuelle, le rapport du Surgeon General admet que les données permettant «d’inférer la présence ou l’absence d’un lien de causalité entre l’exposition à la nicotine et le risque cancéreux» sont insuffisantes. Dans le rapport, des données laissent même entendre que, chez les adultes, la nicotine pourrait être bénéfique pour l’attention et la capacité de concentration (même s’il faut souligner que d’autres analyses ont conclu l’exact inverse).

Faut-il encourager le recours aux cigarettes électroniques? Évidemment non. Mais est-ce que les ENDS sont une bonne alternative aux cigarettes? Sans doute, même si nous ne savons pas bien non plus si elles sont un outil efficace de sevrage tabagique. Sur ce point, les données disponibles sont mitigées. Le rapport du Surgeon General précise que les données permettant de dire que les cigarettes électroniques sont efficaces dans l’arrêt du tabac sont «très faibles». Sauf qu’il faut être honnête et préciser que c’est aussi le cas pour toutes les données citées dans le document et estimant que les cigarettes électroniques sont dangereuses pour la santé.

Les données suffisantes

Une société sans addiction ni substances cancérigènes serait l’idéal. Mais en réalité, la plupart des sociétés, voire toutes, ont un vice ou un autre. Et l’honnêteté exige d’admettre que certaines expositions sont meilleures que d’autres. Une dépendance modérée à la caféine est meilleure qu’une addiction à la cocaïne ou aux opiacés. La nicotine et les vapeurs d’e-cig, si elles sont certainement plus dangereuses que la consommation de légumes ou l’inhalation d’eau minérale, font sans doute partie des substances les moins risquées auxquelles des individus ou une société peuvent être exposés. (Et elles font aussi partie des moins onéreuses). Sous d’autres formes, la nicotine est très dangereuse, mais c’est avant tout à cause du goudron et d’autres additifs au tabac.

Dans tous les cas, il faut aussi dire quelque chose de l’apathie générée par la multiplication des alertes sanitaires: lorsque nous crions au loup concernant tous les dangers éventuels de toutes les substances possibles et imaginables, nous ignorons de réels dangers. Les substances cancérigènes sont un parfait exemple. Les cigarettes et le tabac sont deux des très rares produits dont on sait, avec certitude, qu’ils causent le cancer chez l’humain –une réalité démontrée à maintes reprises. Les scientifiques en ont trouvé d’autres, comme certains aliments (le bacon) ou produits chimiques (comme le formaldehyde), qui sont corrélés au cancer, sans que cette corrélation puisse permettre d’établir une relation de cause à effet.

Dès 2017, la FDA prévoit d’ajouter la mention «ATTENTION: ce produit contient de la nicotine présentant un risque de dépendance» sur tous les ENDS. On pourrait ajouter ce genre d’étiquette sur le café, sans que la Troisième Guerre mondiale soit déclarée pour autant. Bizarrement, la FDA n’a toujours pas envisagé d’interdire le marketing du vapotage ciblant directement et spécifiquement les adolescents –et il y en a des tonnes, que ce soit l’appel à la rébellion, à la sexytude, et autres «7.000 parfums disponibles» (dont le très infantile «bonbon ourson»). Chose qu’ils auraient pu faire depuis 2009, ils en ont l’autorité juridique. Et ce serait, qui plus est, une campagne très simple à mettre en œuvre.

Mais, pour le moment, ils n’ont tout simplement pas de données suffisantes pour justifier une régulation plus sévère des cigarettes électroniques.

****/ Jeremy Samuel Faust

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