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Nevers : le sex-shop fait de la résistance (vidéo)

3 avril 2017 - SOCIAL, TEMOIGNAGE
Nevers : le sex-shop fait de la résistance (vidéo)

C’est le dernier sex-shop du département. La gérante raconte 20 années d’un commerce tabou. La sexualité aussi s’est mondialisée.

Ultime vestige d’un quartier autrefois interlope, le dernier sex-shop de Nevers résiste aux assauts conjugués de YouPorn et Amazon. Voilà 20 ans que Florence tient cette boutique dans un passage sombre, d’où elle observe le monde changer. Son sex-shop, caché près de la gare, est le seul de toute la Nièvre. Les murs sont peints en noir et quelques tentures – motif panthère – viennent égayer la boutique où règne un désordre assumé. La clientèle, improbable mélange de ruraux et de citadins, s’est modifiée au fil du temps : les femmes sont arrivées et forment aujourd’hui 40 % des clients.

Les modes suivent le reste du pays avec un léger décalage dans le temps. « On n’est pas à Saint-Tropez », euphémise la gérante. La Nièvre est un des départements de France au PIB le plus bas par habitant. Des anecdotes, glamours et pathétiques, elle en a des centaines. Mais elle les garde pour elle : « La seule chose que je peux vous dire, c’est qu’il faut de la culture pour assumer une sexualité pleine et entière », explique Florence. La jeune quinquagénaire a reçu une éducation catholique, suivi des études de psycho et travaillé dans les ressources humaines avant de se lancer dans ce commerce tabou. Elle fait parfois lire des textes à des clients de passage, sans leur dire que c’est du Sade, « et lorsqu’ils découvrent que ces textes datent du XVIIIe siècle, ils tombent des nues ».

Les petits jeunes qui viennent pour se rincer l’œil se plaignent parfois d’un accueil un peu rude. La gérante ne craint pas de les éconduire manu militari : « Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à m’envoyer tes parents pour discuter. » Problème instantanément réglé. Elle doit aussi parfois gérer des jeunes qui se comportent « en matadors lorsqu’ils viennent en groupes » et se révèlent « doux comme des agneaux lorsqu’ils reviennent seuls ». Détenir un secret reste encore le meilleur moyen de se faire respecter, l’astuce est vieille comme le monde.

Racontez-moi avec vos mots ce que vous cherchez, je peux tout entendre !

Tenir un sex-shop n’est pas la voie royale vers la fortune : « Je gagne petitement ma vie », explique la patronne, qui a mis au point un mode relationnel totalement asexué avec ses clients. Aucune place pour l’équivoque. Elle chasse de son langage toute parole ambiguë, se fait plus terrienne encore que ceux qui viennent lui demander conseil. Lorsqu’un type erre nerveusement dans la boutique, tournant entre les présentoirs en remuant toutes les jaquettes de DVD, elle l’interpelle : « Racontez-moi avec vos mots ce que vous cherchez, je peux tout entendre ! » Alors elle décrypte et lui trouve son bonheur.

Elle récupère parfois des clients impuissants que de vieux médecins de campagne ont éconduit sur le mode « vous ne pouvez plus bander ? Vous vous en passerez ». « Sauf que si ces praticiens étaient touchés, ils sauraient se débrouiller », s’agace-t-elle. Alors elle oriente, ces clients parfois honteux, vers des médecins qu’elle sait plus à l’écoute. Tenir un sex-shop, c’est aussi savoir écouter les frustrations.

Comme dans n’importe quelle petite ville, le commerce tabou doit se plier à des règles de discrétion dictée par l’ordre social plus que par la loi : « J’ai croisé l’autre jour un client qui se baladait avec son épouse. Il se serait jeté dans le caniveau de peur que je le salue. Mais je ne suis pas idiote, je salue les gens uniquement lorsqu’ils viennent vers moi. Sinon, je fais mine de ne pas les connaître. » Quand bien même elle restitue assez bien la moitié des visages de la salle du restaurant où elle vient d’entrer…

*** Clément Pétreault

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