Dans son bureau du rond-point des Champs-Elysées, Laurent Dassault a mis ces deux photos-là en évidence. « Ce sont de magnifiques souvenirs, parmi les plus beaux de ma vie ! », s’enthousiasme l’homme d’affaires. Sur l’une, il porte la rosette de chevalier que lui a remise en 2003 son voisin de la villa Montmorency, Vincent Bolloré. Sur l’autre, le voilà officier, distingué par Manuel Valls, en septembre dernier. « Qui aurait cru qu’un jour je décorerais un Dassault ? », avait laissé échapper le Premier ministre. « Il a ajouté qu’à travers moi c’est toute l’entreprise Dassault qu’il honorait, souligne le fils cadet de Serge. Et cela m’a beaucoup touché. »

Deux siècles après sa création par Napoléon, cette distinction nationale fait toujours de l’effet. « Je l’ai acceptée comme un grand honneur qui récompense aussi mes 6.000 salariés « , abonde ainsi le PDG de Seb, Thierry de La Tour d’Artaise, officier depuis 2013. « C’est un objet de fierté, en tout cas pour moi », confirme sans fausse pudeur le patron de Publicis, Maurice Lévy, promu commandeur en 2005. A vrai dire, rares sont les patrons du CAC 40 qui ne l’ont pas épinglée au revers de leur veston.

Et encore plus rares sont ceux qui la refusent, comme le directeur général de Danone, Emmanuel Faber, sans que l’on sache pourquoi. Les autres ne se font pas prier. Pour une fois que l’Etat reconnaît le rôle essentiel, dans un pays pacifié, des créateurs de richesses ! « Si nous étions britanniques, nous serions sir ou lord», plaisante Maurice Lévy. »

Dans les années 1960, on décernait huit rosettes sur dix à titre militaire. Mais aujourd’hui, on en accroche les deux tiers à des civils : 3.000 personnes par an, dont environ un quart de figures du business, sur proposition de l’Elysée, de Matignon et des ministères. Que du beau linge a priori. « 15 à 20% des dossiers sont retoqués par la grande chancellerie », rappelle sa directrice de la communication, Alice Bouteille. Chacun, biensûr, a son idée de l’excellence de nos dirigeants.

A l’aune de la seule réussite économique, on ne discutera pas les mérites d’un Bernard Arnault (LVMH) ou d’un Tom Enders (Airbus), sans qui notre commerce extérieur serait encore plus déséquilibré. On fera peut-être la moue en voyant Anne Lauvergeon promue officier après la débâcle Areva. Et l’on restera abasourdi en découvrant que Jacques Servier devint grand-croix en 2009 (décoré par Nicolas Sarkozy), quinze ans après qu’a été donnée la première alerte sur les effets mortels du Mediator.

L’affaire Fillon a récemment soulevé la question des contreparties. En élevant le milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière au rang de grand-croix en 2011 – honneur plafonné à 75 récipiendaires – l’ancien Premier ministre n’aurait-il pas cherché à remercier l’employeur de son épouse ? Les enquêteurs auront, à coup sûr, bien du mal à le prouver. Mais le doute persiste. « Soyons clair, quand on vous donne la Légion d’honneur, c’est soit pour service rendu, soit pour service à rendre », affirme un industriel influent. « On ne m’a jamais rien demandé en retour », assurent pourtant, la main sur le coeur, tous les patrons interrogés. Alors, qui croire ?

 

Pour les ministres, à qui il revient de proposer des noms, le ruban rouge est un formidable outil d’influence, et qui ne coûte quasiment rien. En son temps, Nicolas Sarkozy en a beaucoup usé, des bienfaiteurs de l’UMP aux patrons de presse. Emmanuel Macron non plus n’y est pas allé de main morte à Bercy. Prenez votre souffle : Anne-Marie Idrac (ancienne secrétaire d’Etat d’Alain Juppé et soutien du jeune loup à la présidentielle), Bruno Bonnell (ancien patron d’Infogrames, devenu porte-parole d’En marche !), Jean-Paul Agon (PDG de L’Oréal), Jacques Aschenbroich (Valeo), Antoine Frérot (Veolia), Yves Guillemot (Ubisoft), Philippe Darmayan (président du Groupement des fédérations industrielles), Sophie Bellon (Sodexo), Ludovic Le Moan (Sigfox), Maxime Holder (boulangeries Paul), Yves Bigot (TV5 Monde) ou encore, et c’est peut-être le plus déconcertant, Anne Méaux, qui pilotait la communication du candidat Fillon. Tous ont été promus sur le quota du ministère de l’Economie sous Macron.

Bien sûr, personne n’a jamais gagné un contrat grâce à cela. « Aux Etats-Unis, en voyant ma rosette, quelqu’un m’a dit: « Il est joli ton pin’s, où l’as-tu trouvé? » », rigole Maurice Lévy. Mais le pin’s permet néanmoins de mesurer sa puissance. « Bernard Arnault espère bien devenir grand-croix avant François Pinault », assure un familier des deux empereurs du luxe. Pourquoi le fondateur de Free, Xavier Niel, n’a-t-il jamais été promu alors que ses concurrents le sont ? Dans l’entourage du président d’Iliad, on s’en étonne. Mais il y a des blessures d’orgueil plus profondes encore. Comme celle de Serge Dassault : depuis sa condamnation en février dernier à cinq ans d’inéligibilité, l’avionneur sait que sa promotion est mal engagée, et malheur à celui qui aborde le sujet.

Une cérémonie de remise, il faut le reconnaître, c’est toujours un grand moment. On monte sur l’estrade. On prononce un discours, le plus souvent écrit par un nègre, normalien de préférence. Et là, devant soi, ils sont tous là : la famille, les collaborateurs, les ennemis d’hier, les amis du moment. Certains sont submergés par l’émotion, comme l’a été, nous rapporte un invité, le banquier François Pérol, président de BPCE. D’autres, quelques heures avant le jour J, battent le rappel. « Jean-Paul Agon nous a relancés plusieurs fois, confie un patron de ses amis. Il avait peur qu’on ne vienne pas ! »

Plus prosaïquement, la Légion d’honneur peut être un bon levier de management. Pour un patron, souffler le nom d’un de ses collaborateurs à un ami ministre permet de souder l’équipe dirigeante. Mieux, s’il est à un rang égal ou supérieur dans l’ordre, le PDG en question peut remettre lui-même la récompense. C’est ainsi que Martin Bouygues éleva en personne son protégé Olivier Roussat, PDG de Bouygues Telecom, au rang de chevalier en 2009. “Je connaissais très bien le directeur de cabinet de Jacques Chirac, et il savait que j’étais quelqu’un de confiance pour remonter des noms”, confesse l’ancien patron d’Essilor, Xavier Fontanet. Celui-ci en a aussi fait un levier diplomatique. Il a par exemple insisté pour que la France honore Shoichiro Yoshida, président du fabricant d’appareils photo Nikon avec qui il faisait des affaires.

Mais le nec plus ultra quand on approche du sommet, c’est de collectionner également les distinctions étrangères. A l’image de Vincent Bolloré, décoré par le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Bénin. Le milliardaire breton battrat-il un jour le record de Jean-Louis Beffa ? Peu probable. L’ancien numéro 1 de Saint-Gobain est le champion toutes catégories. Pour s’en convaincre, il suffit de lire sa longue biographie dans le « Who’s Who ». Commandeur de l’Empire britannique, de l’Aigle aztèque (Mexique), grand officier de l’Ordre du Soleil-Levant (Japon), du Rio Branco (Brésil), de l’Ordre du Mérite de Pologne, et chevalier de l’Etoile polaire (Suède). Avec toutes ces médailles, son costume doit être lourd à porter.

Emmanuel Faber, le fier:
Le DG de Danone est un des rares patrons du CAC 40, avec Sébastien Bazin chez Accor, à ne pas porter la rosette. Il l’a, selon nos informations, refusée.

Bernard Arnault, le sous-évalué :
Il a tout réussi, porté le luxe à la française au plus haut. Il ne lui manque que le grade de grand-croix, qu’une petite dizaine de patrons ont déjà accroché à leur veston.

Xavier Niel, l’oublié :
Discret sur le sujet, le fondateur de Free n’a jamais été décoré. Son entourage estime qu’une reconnaissance serait légitime, par exemple pour avoir créé l’école 42.

Anne Lauvergeon, la décevante :
Elle a eu deux vies. Celle, brillante, de sherpa de Mitterrand. Et celle, ratée, de patronne d’Areva. Elle a pourtant été nommée officier sous François Hollande.

Jean-Louis Beffa, le cumulard :
L’ex-patron de Saint-Gobain est collectionneur. Grand officier en France, mais aussi décoré en Angleterre, en Allemagne, en Suède, en Pologne et au Japon.

Isabelle Kocher, la bonne élève : Cette brillante agrégée de physique, élevée au rang de chevalier en 2012, est désormais la seule femme à la tête d’une entreprise du CAC 40 (Engie).

Louis Schweitzer, le consensuel :
Le père de l’alliance Renault-Nissan, élevé au rang de grand-croix cette année, a le CV parfait et ses bonnes oeuvres et missions d’Etat ne gâchent rien.

Thierry Breton, le distributeur :
Comme ministre de l’Economie sous Chirac, et en tant que patron (France Télécom, Atos), il a remis beaucoup de médailles. Ce qui lui vaut d’avoir un réseau en or.

Marc Ladreit de Lacharrière, l’intrigant : Certes, François Fillon, dont il a salarié l’épouse, l’a fait grand-croix. Mais ce mécène et entrepreneur est chez lui quelle que soit la couleur du pouvoir.

Vincent Bolloré, l’africain :
Le général de Vivendi est aussi grand officier de l’Ordre du Lion (Sénégal), de l’Ordre national de Côte d’Ivoire et commandeur de l’Ordre national du Bénin.

Thomas Enders, le méritant :
Cet Allemand incarne l’Europe qui gagne, à la tête d’un groupe de 136.000 personnes. La France l’a fait commandeur de la Légion d’honneur en 2015.

Seuls les plus obstinés deviendront grand-croix

Chaque année, environ 3.000 personnes se voient décorer du fameux ruban rouge (le bleu, celui du Mérite, étant nettement moins coté). Mais attention, toutes les rosettes ne se valent pas. Voici les cinq différents grades du pin’s qui fait rêver nos dirigeants.

CHEVALIER : C’est comme la Rolex, si on ne l’a pas obtenue à 50 ans alors qu’on est un patron, c’est qu’on a raté sa vie. Vingt-cinq ans de carrière, quelques amis ministres et, enfin, un CV sans tache devraient suffire.

OFFICIER : La plupart des grands dirigeants jouent dans cette catégorie, accessible huit ans après la première. Parmi les nominations récentes, Anne-Marie Idrac (ex-RATP) et la confidente des puissants, Anne Méaux.

COMMANDEUR ET GRAND OFFICIER : Bienvenue chez les grands fauves aux tempes grises : Claude Bébéar, Michel Pébereau, Thierry Breton, Bernard Arnault, François Pinault, Vincent Bolloré ou encore Maurice Lévy.

GRAND-CROIX : A côté des grands résistants et des anciens présidents, neuf patrons sont membres de ce cénacle d’octogénaires. Surprise, en 2011, l’ancien numéro 1 de Ferrari, Jean Todt, y est entré en trombe à 65 ans seulement.