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Comment j’ai raté ma vie.

10 juin 2017 - CULTURE, OPINION, PSYCHO, SOCIETE, TEMOIGNAGE
Comment j’ai raté ma vie.

Comment évoluer en société quand la socialisation semble un exercice insurmontable? Se retrouver devant un parterre d’inconnus et avoir à entretenir la conversation, voilà une définition de l’enfer.

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Je suis un ours mal léché, voilà c’est dit.

Un handicapé du rapport humain. Un paralytique des affaires sociales. Une personnalité schizoïde incapable de nouer avec son prochain, surtout si c’est un inconnu, une relation teintée de normalité. Un cuistre de la pire espèce toujours à la peine quand il s’agit d’établir des liens relationnels avec des individus qui m’apparraissent comme autant d’ennemis à éviter.

Je ne sors jamais dans le monde, je peux rester des journées entières sans voir personne, mon carnet d’adresse ressemble au carnet de commande d’une usine laissée à l’abandon, je ne réponds jamais au téléphone et quand je dois me rendre en un quelconque endroit où je suis assuré d’avoir à entretenir quelques conversations mondaines, je jure sur la tête de Moïse que c’est bien la dernière fois que j’accepte pareille invitation.

en ces occasions-là, je grogne plus que je ne parle, je n’articule pas vraiment, je grommelle et, quand on me relance afin d’éclaircir ma pensée, j’utilise un phrasé si saccadé, si rapide, si violent que l’impétueux qui a osé me relancer me regarde comme si j’appartenais à une tribu lointaine aux mœurs barbares.

Pour ne point être dérangé et avoir à me lancer dans le grand bain d’une conversation dont je sais d’avance la parfaite inutilité, j’arbore en toutes circonstances un sourire idiot qui décourage le plus avenant des invités présents ce soir-là ; las, on finit par me laisser tranquille et je profite de ce répit pour feindre de m’intéresser à l’étiquette de la bouteille d’eau gazeuse posée devant moi dont je finis par connaître par cœur la provenance, la teneur en potassium et la date de péremption.

Quand arrive le moment –et il arrive toujours– où mon scélérat de voisin me demande: «alors il paraît que vous écrivez ?», je pars dans une quinte de toux si violente qu’on doit procéder à mon exfiltration sous le regard hagard de l’assistance qui ignorait que la tuberculose sévissait encore de nos jours.

Il peut m’arriver pendant une seule soirée d’épuiser en sueur une paire de chemises et un quarteron de maillots de corps, je sue parfois tellement que la maîtresse de maison, afin d’éviter à la domestique une glissade inopportune, vient déposer à mes pieds un seau qu’il lui arrivera à plusieurs reprises d’aller vider avant de me le retourner –toujours avec un grand sourire.

Je suis un animal asocial.

Je feins de ne m’intéresser à rien, je prétends me foutre de tout, j’évite toute dispute afin de n’avoir pas à sortir de ma réserve: je suis d’accord avec tout le monde, je réponds par monosyllabes, je fixe parfois mon assiette avec une intensité si sauvage qu’elle se met à danser sous mes yeux avant de léviter au-dessus de la table comme ensorcelée par la fougue de mes pensées intérieures.

Si jamais on en vient à aborder un sujet qui me touche particulièrement à cœur –la supériorité du chien sur le chat, la beauté d’Emmanuelle Béart, l’intelligence de Jean-Michel Aulas, le génie du christianisme–, je pars dans des éructations et des admonestations si sonores, si violentes, si tonitruantes que je dois ressembler au fantôme du Führer quand on venait lui annoncer que la solution finale prenait du retard à cause d’un problème de canalisation survenu dans les douches d’une usine de la mort.

Je n’ai pas la parole facile, surtout depuis que je ne bois plus: auparavant, fort d’avoir dans l’heure précédent mon arrivée chez mes hôtes descendu une bouteille de bourbon, j’avais la répartie aisée, je charmais, j’allais de bons mots en bon mots, je citais du Jean d’Ormesson pour éblouir mon auditoire, j’imitais à la perfection le mime Marceau, j’arrivais même à faire rire le chien de la maison ; on me trouvait drôle, spirituel, brillant même ; on m’invitait pour la soirée prochaine ; dans mon ivresse j’acceptais bien volontiers si bien que je ne dessaoulais vraiment jamais.

Ce fut mon âge d’or.

N’était-ce une pancréatite qui mit fin à ces pratiques suicidaires, à cette heure, je serais académicien ou je ferais le mariole au «Masque et la Plume», ou je jouerais tous les vendredi au tennis avec le Président en personne.

J’ai raté ma vie.

Shy | Brian Burger via Flickr CC License by

*** Laurent Sagalovitsch romancier

 

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