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Trump a envahi notre espace mental.

10 juin 2017 - ACTUALITE, CULTURE, FRANCE, MEDIAS, OPINION, POLITIQUE, SOCIETE
Trump a envahi notre espace mental.

Cette pathétique façon que nous avons de commenter ses bouffonneries avec nos proches nous a rendus incroyablement chiants.

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Pour le week-end de Memorial Day, nous avons loué, avec ma femme, Alice, et quelques amis proches, une maison dans le nord de l’État de New York. C’était un endroit charmant, presque sans internet, avec de belles vues sur les prairies et les montagnes environnantes, et un grand salon où nous pouvions rester à papoter jusqu’au bout de la nuit.

Ce sont des personnes avec qui je n’ai pas peur d’être moi-même. Avec eux, tout se passe toujours aussi facilement que naturellement. Je n’ai jamais à avoir peur qu’ils puissent avoir mal pris quelque chose que j’aurais dit, ou qu’ils s’ennuient avec moi sans oser le dire, ou même qu’ils pensent des choses en secret à mon propos. Nous nous connaissons bien, ils savent comment je fonctionne et je pense savoir comment ils fonctionnent.

C’était un super week-end: nous avons joué au Uno, regardé Le Loup de Wall Street à la TV et tenté de faire nager mon chien dans la piscine. C’était un super week-end… à part pour une chose. Régulièrement, un vent glacial se mettait à souffler dans la maison et venait brièvement tout gâcher. Bien sûr, je ne veux pas dire qu’un vent glacial soufflait littéralement dans la maison, ce qui ne mériterait pas d’en faire un article, même si ce fut un week-end assez froid pour la saison. Non, je parle d’une sorte de vent social qui envahit soudain toute une pièce et change radicalement l’ambiance. Un vent que faisait souffler très précisément quelqu’un, un type très connu, qui a envahi nos esprits depuis l’année dernière et qui se rappelle quotidiennement à nos bons souvenirs.

«Trump a encore fait un tweet»

Je veux parler, bien sûr, de notre président, Donald Trump, qui a régulièrement imposé sa présence durant ce week-end idyllique, alors qu’aucun de nous n’avait particulièrement envie d’en parler. Il était comme un mauvais génie. Dès que son nom émergeait dans la conversation, c’était comme si quelqu’un l’avait invoqué. Comme s’il était là, parmi nous.

L’arrivée du président avait à chaque fois le même effet: en un instant, nous cessions de nous exprimer naturellement. C’était comme si le fait de parler de Trump faussait nos voix –comme si, pour parler de l’actualité, nous nous transformions en perroquets répétant inlassablement ce que nous avions lu dans les journaux, vu à la TV ou entendu à la radio.

«Oh purée, ai-je ainsi déclaré dimanche matin, peu de temps après que nous nous soyons tous réveillé. Trump a encore fait un tweet.

Et qu’est-ce qu’il dit?, m’a demandé un ami.

Il dit, “Les RÉFORMES/RÉDUCTIONS D’IMPÔTS massives que j’ai proposées avancent super, même en avance sur le calendrier. Gros profits pour tous!”

Oh, il vient de rentrer de son grand voyage à l’étranger, fit remarquer Alice.

Ça devait lui manquer de ne pas pouvoir jouer avec son téléphone tant qu’il était à l’étranger, ai-je dit. Ils lui avaient manifestement fait la leçon pour qu’il ne poste pas de tweet provocant pendant qu’il était là-bas.
Et ben, on dirait qu’il est bien décidé à se venger, a dit quelqu’un d’autre. BON, retour à toi, Leon, pour le bulletin météo et circulation. C’était “Les Amis parlent de Trump”, rendez-vous au prochain épisode!»

Ok, ce n’est pas une transcription au mot près de la conversation, mais vous voyez où je veux en venir: Trump a transformé les êtres humains que nous sommes en commentateurs de l’actualité qui jettent des réactions réchauffées aux dernières horreurs de l’actualité. Sans même le vouloir, nous nous retrouvions à utiliser des phrases et des expressions – et à écouter les autres faire de même– que nous n’aurions jamais prononcées autrement.

Il y a quelques semaines, j’ai eu la conversation suivante avec Alice, alors que nous promenions notre chien.

«Je veux dire, est-ce qu’on peut commencer à envisager l’impeachment comme une vraie possibilité?, me demanda-t-elle.
On pourrait le croire, mais les Républicains contrôlent tout au Congrès! Ça n’arrivera jamais, ai-je répondu.
Certes, mais, à un moment, même eux ne vont plus le supporter.
Oui, mais pourquoi? Il est encore haut dans les sondages. Il y a tout un ensemble de gens qui ne le désavoueront jamais.»

«Anesthésie intellectuelle»

Bordel, mais qu’est-ce que c’est que cette conversation?! Après, nous nous sommes tous les deux sentis bêtes et, pire encore, éloignés l’un de l’autre. Nous nous étions transformés en analystes.

Quelques semaines après l’investiture de Trump, l’écrivain russe Masha Gessen s’est entretenue avec Michelle Goldberg, de Slate au sujet de la vie dans un pays autocratique. Elle y donnait son point de vue de Russe ayant quitté la Russie de Poutine pour les États-Unis trois années auparavant et qui, avec le recul, pouvait voir plus clairement l’effet que cela avait eu sur sa façon de penser.

«Ces trois dernières années, a-t-elle expliqué, depuis que je suis arrivée dans ce pays, je me suis rendu compte des conséquences mentales qu’entraîne le fait de vivre en étant constamment assiégé, en se battant quinze années durant

Elle a qualifié cette expérience d’«anesthésie intellectuelle. Quand vous vous battez, vous cessez d’apprendre. Vous cessez de lire de la théorie. Vous cessez de vous intéresser à ce qui ne fait pas partie du combat immédiat.»

En d’autres termes, la vie sous un régime autocratique force tout le monde à penser constamment à l’autocrate et à parler tout le temps de lui. Par son pouvoir, il s’impose dans nos pensées, nous force à adopter son vocabulaire et à entrer dans son esprit pour tenter de comprendre ce qu’il fait et pourquoi. Depuis son ascension au pouvoir, Trump sert de force vulgarisatrice. En bon autocrate, il a posé son corps lourdaud sur nos épaules et passe ses journées à nous roter au visage, nous contraignant à communiquer avec les gens que l’on aime en parlant de la force et de l’odeur de ses rots.

Mauvaise imitation

Je sais bien que c’est une manière relativement chanceuse de souffrir de la présidence de Trump. Des millions d’Américains souffrent bien plus cruellement de ses politiques malveillantes. Néanmoins, il me semble important de reconnaître la manière dont Trump défigure la manière dont nous communiquons les uns avec les autres. Après tout, si six mois seulement après son investiture, nous ne pouvons parler de Trump sans avoir l’air d’analystes chiants, il est peut-être envisageable que nous finissions par cesser totalement de le faire, que nous devenions totalement blasés, indifférents aux obscénités qui arrivent autour de nous.

Deux raisons me font craindre l’imminence de ce type de repli intellectuel et politique –je veux dire que bientôt, nos rapports avec nos proches deviendront des lieux sacrés à l’abri des infos, afin que des gens comme moi puissent éviter de parler de Trump et faire semblant que rien ne se passe. La première est que j’ai rarement grand-chose d’innovant ou d’intelligent à dire à propos de Trump. Les actions du gouvernement ont atteint un tel niveau de n’importe quoi qu’il semble absurde de le signaler. «Je ne suis pas d’accord avec le Muslim Ban.» Super, Leon, très intéressant! «Jeff Sessions a tort de revenir sur la réforme de la police.» Euh… d’accord. «Donald Trump n’a pas les compétences nécessaires pour être au pouvoir.» Non ?! Sérieux ? C’est vachement original, comme point de vue!

La deuxième raison remonte à ce que j’ai vécu durant ce week-end entre amis: en disant ce que j’ai à dire pour exprimer mes opinions horriblement banales et ennuyeuses sur Trump, j’ai l’impression de me lancer dans une imitation minable et malhonnête.

Langage formaté

Il existe un mot russe pour dire cela et j’y pense beaucoup en ce moment: krivlyatsa. C’est un mot que mes parents employaient régulièrement quand j’étais petit, toujours pour me dire de ne pas le faire. Krivlyatsa: c’est un verbe qui n’a pas de traduction exacte en français, mais qui signifie quelque chose comme «singer, imiter de manière caricaturale». C’est un verbe que l’on emploie souvent pour parler des enfants qui imitent les petites phrases et les gags qu’ils ont vu à la télévision. Cela arrive aussi avec les expressions à la mode. Il est possible de les utiliser avec style et charisme, mais ce sont des expressions fabriquées par d’autres, reprises par le plus grand nombre et qui finissent par être utilisées par des gens qui, dans un monde meilleur, s’exprimeraient naturellement avec leurs propres mots.

Krivlyatsa implique d’agir de manière artificielle, répéter les mots d’un autre au lieu d’être soi-même. C’est, en gros, ce que j’ai l’impression de faire lorsque je parle de Trump à ma femme et à mes amis. Alors même que je suis en train de parler à des gens qui me connaissent tel que je suis et qui me comprennent, je me mets invariablement à employer des mots qui ne sont pas les miens, à imiter des observations et des arguments que j’ai lus en ligne.

Rien ne sera jamais pareil

Malheureusement, je ne crois pas qu’il y ait de vraie solution à ce problème. Que sommes-nous censés faire? Ne plus parler de Trump? Bien sûr que non. Que cela nous plaise ou non, il est notre président et nous sommes condamnés à parler de lui, même si cela implique d’employer un langage qui n’est pas le nôtre et qui nous fait nous sentir étrangers à nous-mêmes.

Le contraste entre ce sentiment et le bonheur de passer du bon temps avec mes amis, ce week-end, m’a vraiment fait prendre conscience de cela. Et cela m’a fait comprendre que, même au fin fond d’une forêt, Trump sera là, assis sur nos épaules, à nous rappeler que la vie ne sera plus jamais pareille tant que tout cela n’aura pas cessé d’une manière ou d’une autre. Qu’on le veuille ou non, nous allons devoir continuer à parler de ce type toute notre vie. Espérons que cela ne nous semble jamais naturel.

Trump | DonkeyHotey via Flickr CC License by

***Leon Neyfakh, traduit par Yann Champion 

 

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