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Comment les fonctionnaires arrondissent leurs fins de mois au noir

12 juin 2017 - ACTUALITE, ECONOMIE, FRANCE, SOCIAL, SOCIETE
Comment les fonctionnaires arrondissent leurs fins de mois au noir

Tour de France du « black ». Après les commerçants et avant les boutiques de luxe ou les services à domicile, aujourd’hui : les fonctionnaires. Temps de travail allégé, absentéisme au sommet… Pas étonnant que les à-côtés prospèrent dans le service public.

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Décidément, il y en a qui ne doutent de rien. En 2012, cela faisait deux ans qu’un agent municipal des espaces verts de la ville de Pérols, près de Montpellier, était en congé maladie. Dieu sait ce qu’il avait, mais cela ne l’empêchait pas de faire du jardinage chez des particuliers, au vu et au su de tout le monde. Très agacé, le maire a tenté d’agir, seulement personne ne voulait témoigner. Alors, il a fini par recruter un détective privé. Ensuite, cela n’a pas traîné. Après quelques filatures et photos au téléobjectif, l’employé a été pris sur le fait et mis à pied. « Vous savez, ce type de pratique n’a rien d’exceptionnel », confie un employé de la mairie, un peu gêné de reparler de cette affaire.

Croyait-on vraiment que les fonctionnaires étaient des salariés exemplaires, sacrifiant tout leur temps pour la collectivité sans tomber dans le travail au noir ? Allons donc… Certes, des centaines de milliers d’entre eux triment du matin au soir, notamment dans les écoles, les tribunaux et les hôpitaux, en tentant de pallier comme ils peuvent le manque de moyens de plus en plus criant. Mais enfin, ce sont des hommes et des femmes comme les autres et, comme partout, certains cherchent à arrondir leurs fins de mois en faisant un peu de black. D’autant que beaucoup ne gagnent finalement pas tellement plus que le Smic… Jardiniers, peintres, mécaniciens, pompiers, policiers, postiers, professeurs… Des milliers d’entre eux n’hésitent pas ainsi à faire des extras non déclarés. A l’Association des maires de France (AMF), on minimise la tendance, mais, sur le terrain, certains édiles reconnaissent la dérive. « On parle très peu du travail au noir dans le public, mais il est sans doute aussi développé que dans le privé », confie un ancien maire.

Si le phénomène y est aussi répandu, c’est d’abord parce que la durée du travail dans la fonction publique est particulièrement faible. Dans un rapport publié en 2016, Philippe Laurent, le secrétaire général de l’AMF, assure qu’elle ne dépassait pas 1.584 heures en 2014, et même 1.578 heures dans les collectivités locales, soit respectivement 23 et 29 de moins que les 1.607 heures légales. Mais cette moyenne cache des situation extrêmes. D’après la Fondation Ifrap, qui a épluché les rapports de la Cour des comptes, les agents de Toulouse et de La Rochelle travaillent moins de 1.530 heures par an, et ceux du conseil général de Seine-Saint-Denis à peine 1.519 heures.

Les à-côtés sont d’autant plus nombreux que l’administration se montre parfois d’une grande bienveillance avec les congés maladie. Toujours selon les chiffres collectés par l’Ifrap, l’absentéisme frôle les 40 jours à Amiens, juste devant Montpellier (38,3) et Marseille (36,8), contre 27,4 en moyenne dans les grandes villes de l’Hexagone. Du coup, beaucoup d’agents en profitent, comme celui de Pérols, pour couper quelques haies, repeindre deux ou trois murs ou réparer des moteurs. « Le fait de se mettre en arrêt maladie pour travailler au noir, c’est un grand classique », assure Arnaud Pelletier, un détective privé de la région parisienne.

Comme l’administration a bien du mal à contrôler la qualité du travail de ses ouailles, certains n’hésitent pas non plus à faire des petits boulots… pendant leur service. Et à se servir dans le matériel de leur employeur. A Lagny-sur-Marne (Seine-et-Marne), par exemple, le chef de la voirie en poste depuis trente-cinq ans a été surpris un jour ouvrable de 2011 en train de réaliser des travaux de goudronnage chez un particulier – c’est un détective embauché par le maire de l’époque qui a découvert le pot aux roses. Il avait emprunté deux véhicules, des outils de la ville, et utilisé du béton bitumineux acheté par son service. Malheureusement pour lui, l’un des quatre agents embarqués dans la combine a estimé qu’il n’avait pas été assez payé (200 euros en espèces pour cette fois-là) et il est allé cracher le morceau. Le plus drôle, c’est que le responsable semblait trouver cela normal. Il s’est contenté de dire qu’il rendait des petits services de ce genre depuis des années. « Il a fini par être révoqué, mais c’est rarissime », reconnaît-on au cabinet du nouveau maire.

Le top 3 des services non déclarés :

De fait, la plupart des affaires finissent par être étouffées pour éviter le scandale, et ne se soldent souvent que par une mutation. Certaines ne remontent même jamais jusqu’en haut par peur des syndicats, ou parce que c’est du donnant-donnant : les responsables de service restent muets sur les extras de leurs agents pour qu’on ne leur demande pas des comptes en retour sur les petits arrangements qu’ils passent avec des entreprises. « Ce type de pratique nous fait beaucoup de tort, et c’est de pire en pire », regrette le patron d’une petite société de paysagisme du Sud. Cela dit, les élus commencent à taper du poing sur la table. Depuis une jurisprudence datant de 2011, les responsables publics ont en effet le droit de faire appel à un détective privé pour traquer les écornifleurs. « Ils sont de plus en plus nombreux à venir nous trouver, même si, en général, la plupart refusent que cela se sache », témoigne Alain Rousseau, un limier de Bordeaux. Vu la situation des finances publiques, cette pratique ne fait sans doute que commencer.

Pixabay

***Capital

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