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Le jour où notre fille est devenue un garçon

1 juillet 2017 - CULTURE, OPINION, PSYCHO, SANTE, SOCIETE
Le jour où notre fille est devenue un garçon

Mathilde et Georges étaient parents de cinq filles. L’été dernier, Amalia, 30 ans, diplômée en lettres et en droit, a décidé de devenir un garçon. Le couple valdo-italien évoque le choc de la nouvelle et les mois de digestion.

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Vous avez une fille. Elle est magnifique. Elle parle quatre langues, vient de réussir son master en droit, après avoir excellé en lettres. Elle a un amoureux, écrit de la poésie. Ses 30 ans approchent, la fête s’annonce plus que jolie. Et là, à quelques pas de ce jubilé qui clôt un bel été, cette enfant chérie lâche une nouvelle fracassante, de celles qui changent une vie. «Maman, papa, je vais devenir un garçon, je vais commencer un traitement.» Oui, ça s’est passé comme ça chez Georges et Mathilde, parents comblés de cinq filles auparavant, parents en formation de quatre filles et un garçon depuis bientôt un an. Comment intègre-t-on un changement aussi bouleversant ? Quelles sont les parts de rejet, d’acceptation ? Y a-t-il de la colère, de la honte, de la tristesse chez ces géniteurs bousculés ? Ou au contraire, y a-t-il une curiosité, une admiration pour cet acte courageux, entier ? Sur la terrasse de leur paisible maison, le couple, déjà six fois grands-parents, évoque le choc de l’annonce et les dix mois de repositionnement profond.

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«Non, rien, absolument rien, n’annonçait cette transformation. On a beau chercher, se souvenir, refaire le chemin à l’envers: à aucun moment, Amalia n’a montré un scepticisme au sujet de sa féminité ou une fascination pour le monde des garçons.» Même s’ils ont accepté l’idée aujourd’hui, Mathilde et Georges n’en reviennent toujours pas. De toutes leurs filles, Amalia était de loin la plus coquette. «Elle avait une dizaine de chapeaux, achetait des tonnes de chaussures et de maquillage. Ce qui, ironie du sort, ne me ressemble pas. Je porte rarement des robes et j’ai toujours privilégié le confort et la simplicité», commence Mathilde, assistante sociale dont la belle allure est de fait totalement naturelle.

Peur de la précipitation

Le jardin où se déroule l’entretien est paradisiaque. Un figuier, un cerisier et un prunier dialoguent avec les rosiers tandis qu’un merle ensoleille encore le verger. Amalia a grandi dans cet éden au milieu d’une tribu de filles. Quatre sœurs, une mère, Mathilde, et un père, Georges, géologue, ravi de se fondre dans cet univers animé. Une Vaudoise et un Italien du Nord, post-soixante-huitards, joyeux, créatifs. «Quand Amalia nous a informés de sa décision de devenir un garçon, on a craint la précipitation. On lui a demandé si elle ne voulait pas attendre un peu, six mois, une année, avant de commencer à prendre des hormones. Essayer de changer d’habits, de comportements, avant d’entamer les transformations physiques. Elle nous a répondu qu’elle y pensait depuis longtemps et que sa décision était arrêtée. Alors, a commencé pour nous le processus de digestion», raconte Georges. Qui a été confronté aux limites de ses convictions. «Comme je suis pour une société sans entraves, qui place l’humain au centre et écoute les besoins de chacun, mon travail a consisté à faire coïncider cette position idéologique avec ma réalité de père chahuté. Pas simple, mais j’y suis arrivé, je crois.»

Le côté irréversible est inquiétant

Comment ? «Nous avons eu une fille pendant trente ans. Désormais, cette fille est partie. Nous devons faire notre deuil et admettre que nous avons un garçon, Mialy, avec lequel nous construisons un lien, répond le père de famille. Rien ne sert de s’accrocher au passé. Ça me fait un peu bizarre quand il se promène en caleçon et exhibe ses cuisses qui ont pris du volume. Ou alors quand il est torse nu. Mais c’est la vie, je dois m’habituer. La seule chose que je demande à Mialy, qui exerce une activité artistique, c’est de ne pas se rendre en Russie ou dans certains pays d’Afrique où les gays et transsexuels sont souvent en danger. J’ai peur pour lui.» Mathilde aussi est inquiète, mais à un autre niveau. «Je redoute le côté irréversible de la transformation, même si, pour le moment, il n’est pas encore question d’opération. Après huit mois d’hormones, Mialy a de la moustache, sa voix a baissé, ses mains se sont élargies. Si, tout à coup, il regrettait sa décision, il n’y a pas moyen d’inverser le cours des choses. Ce côté définitif me préoccupe beaucoup.»

C’est que, lorsqu’elle était encore Amalia, la jeune fille a pris beaucoup de décisions musclées et spectaculaires qu’elle a nuancées par la suite. «De 16 à 20 ans, Amalia était très féministe et très black power», commence Mathilde, qui a des origines antillaises. «Elle a alors eu un petit ami noir américain avec qui elle a pu explorer ce positionnement. Ensuite, à 20 ans, elle a décidé de devenir catholique, alors que nous sommes profondément laïcs. Elle a suivi le catéchisme de manière assidue, s’est fait baptiser et a rencontré un amoureux chrétien avec qui elle a décidé de ne pas avoir de rapports sexuels avant le mariage. A ses 25 ans, alors que tout était prêt pour la noce, Amalia a rompu, de manière aussi inattendue que définitive et nous a annoncé qu’elle était lesbienne. Ce qui s’est plus ou moins vérifié par la suite puisqu’elle a eu un petit ami depuis. Comme le parcours de notre fille a été assez mouvementé, je crains qu’elle se réveille un jour encombrée par sa nouvelle identité.»

Pour sa petite sœur, c’est OK

Elle ? Mathilde se ravise. «Non: «il». Je dois m’habituer. Mialy ne tolère pas les oublis! Mais c’est justement ce côté ultra dans l’engagement qui me fait peur. Il aimerait que j’efface tous les souvenirs de lui en fille. Que je dise autour de moi que j’ai eu quatre filles et un garçon. C’est impossible! J’ai eu une fille pendant trente ans, je veux pouvoir garder des photos d’elle et l’évoquer sans être censurée!» L’exigence de Mialy va encore plus loin. Il souhaiterait que sa mère lui assure qu’elle a toujours su au fond d’elle qu’il était un garçon sans lui laisser le loisir de l’exprimer. «Vraiment, j’ai beau revenir sur son enfance, je n’ai jamais eu une telle pensée, ni intuition. Je ne peux tout de même pas mentir, non ? »

Soraya, la plus petite des sœurs, arrive à l’improviste pour voir ses parents. Elle apporte des caracs, la pâtisserie préférée de sa maman. Son avis sur la nouvelle identité d’Amalia ? «C’est tout à fait égal pour moi, lâche-t-elle, la vingtaine élégante. J’ai eu une sœur hier, aujourd’hui j’ai un frère. Amalia était la marraine de ma fille, Mialy est devenu son parrain, ce n’est pas plus compliqué!» OK. Mais, tout de même, c’est un choc, non, de voir sa sœur devenir un homme ? «Oui et non… C’est la personne qui compte, pas le sexe. La seule chose qui a changé, c’est que je ne lui parle plus de mon intimité, de mes relations privées avec mon compagnon. Là, je me gêne, c’est vrai. Sinon, on a gardé la même complicité, on rigole toujours des mêmes choses.» Et les trois autres sœurs ? Elles ont pris cette transformation avec la même facilité ? «Oui, plus ou moins», répond la maman. «Sauf la sœur la plus proche en âge d’Amalia. Elle fait avec, mais elle n’est pas très convaincue…»

Colère contre la société machiste

Mialy qui habite désormais à Berne, «ville beaucoup plus transfriendly que les villes romandes», assure-t-il, a organisé un joli rituel fraternel. Un jour de printemps, il a invité ses quatre sœurs dans la capitale et a distribué son ancienne garde-robe. «Il y avait une montagne d’habits magnifiques, des chaussures, des chapeaux. On les a essayés, on a défilé les unes devant les autres, on s’est distribué ses affaires, c’était un moment incroyable, à la fois joyeux et émouvant», se rappelle Soraya avec un sourire éclatant. Un ange passe. Georges est rêveur: «Je me souviens quand Amalia était petite, sa sœur plus âgée la déguisait en fée. C’était un peu sa mascotte! En tout cas, ce qui est sûr, c’est que, dans ce royaume féminin, je n’ai pas été pas un archétype de la masculinité», rigole-t-il.

Mathilde sourit aussi. «J’ai encore en mémoire la colère d’Amalia contre la société machiste et les freins propres à sa condition de femme. Notamment dans l’avocature, la voie qu’elle a choisie l’an dernier. Parfois, parmi les hypothèses que j’envisage pour expliquer sa décision, je me demande si cette affaire de pouvoir, d’être du bon côté de la barrière des sexes n’a pas joué. Du coup, même si Mialy assure qu’il s’est toujours senti homme et qu’il ne fait que réparer une erreur biologique, son choix a peut-être une dimension militante et politique…» D’où cette inquiétude de mère: «Une fois que les changements seront terminés et que Mialy ne devra plus se battre pour défendre ce droit à une nouvelle identité, combat qu’il mène aujourd’hui à travers son art, la confrontation au quotidien risque d’être compliquée. Il sera un homme comme un autre, ou presque, il ne sera plus un emblème, une cause. Là, j’ai très très peur que son moral tombe au plus bas.»

Honte ou culpabilité des parents?

Est-ce que l’un ou l’autre des parents a connu une forme de honte ou de culpabilité face à ce choix ? «Non, répond Mathilde, mais c’est vrai que j’ai pensé que ce serait difficile de l’évoquer autour de nous. Auprès des amis, déjà, et surtout auprès des connaissances plus éloignées. Or, pas du tout. J’en parle sans difficulté.» «Il faut dire qu’on est bien aidés par le regard social qui a incroyablement évolué, renchérit Georges. Depuis cinq ou dix ans, les médias abordent ces questions de genres et d’identités sexuelles tellement souvent que l’opinion publique s’est beaucoup assouplie.» Y a-t-il eu de la colère alors ? Un sentiment de trahison ? «Non plus. Ce qui nous a traversés et qui continue à nous traverser par moments, c’est de la tristesse. Ce deuil de perdre notre fille. Et l’inquiétude dont on a déjà parlé. Mais pas de colère.»

Aujourd’hui, Mialy est gay et profite de sa liberté. Il n’a pas de compagnon fixe, il butine, léger. «Au mois de mai, raconte Mathilde, je l’ai vu pour un café. Il avait une chemise bleue, de chouettes baskets, une sacrée allure. Il avait même réussi à recycler en foulard roulé le carré hermès rose reçu pour son diplôme de droit lorsqu’il était encore une fille! J’ai pu lui dire «tu es beau», mais je ne peux pas encore dire «mon fils». Ça viendra…» Ce jour-là, ils ont eu une discussion ouverte sur les prénoms. «Comme c’est moi qui l’ai prénommé en tant que fille, je trouverais amusant de lui donner son nouveau prénom, un prénom qui sonne vraiment masculin – Mialy est trop ambigu. J’ai des idées et la symbolique est belle, mais je dois encore avancer sur le chemin de l’acceptation. Ce n’est pas une réticence morale, je ne condamne pas l’acte en soi. C’est plus intuitif. L’impression que la démarche, radicale, pourrait être la réponse à une autre question, un positionnement politique et social plus qu’un besoin intime et profond.»

Le couple traverse ensemble cette expérience, mais chacun réagit à sa manière. «Georges est plus pragmatique que moi, détaille Mathilde. Il part de ce qui existe, il construit autour. Moi, je suis plus en souci, plus sceptique aussi. Nous échangeons, mais je souhaiterais parler plus souvent, approfondir le sujet. C’est un tel tremblement de terre! Mon plus grand vœu aujourd’hui ? Que Mialy soit heureux et qu’il ne regrette jamais sa décision. Nous ferons notre chemin de notre côté.»

*** Le Temps
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