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Face à Macron, Mélenchon sera-t-il l’étincelle qui enflammera la rue ?

3 juillet 2017 - ACTUALITE, FRANCE, POLITIQUE
Face à Macron, Mélenchon sera-t-il l’étincelle qui enflammera la rue ?

Les députés de la France insoumise ont fait une «entrée fracassante» à l’Assemblée nationale. À l’image de leur chef, Jean-Luc Mélenchon, ils jouent la carte de la grogne et ont hâte d’en découdre. Que ce soit au Palais Bourbon ou dans la rue.

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On croirait des collégiens dissipés multipliant les bras d’honneur à la solennité d’un musée. «L’entrée fracassante», relevée par la presse, de la France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale. La petite bande de Jean-Luc Mélenchon (dix-sept élus) brandissant, hilare, le poing pour les photographes et les caméras, avant de multiplier les gamineries, de partager les cravates disponibles, à la séance des portraits officiels, ou de s’étonner de la présence d’un drapeau européen, accroché à l’un des murs du temple voué, en principe, à la seule souveraineté nationale.

La France insoumise va-t-elle faire de l’Assemblée un ring de boxe?

Ce n’est rien, juste une victoire par KO de l’allié objectif de BFM-TV, à dix-sept rebelles, contre les gros bataillons des 308 novices de la République en marche (LREM), entrés si discrètement, si scolairement, dira-t-on, sous la nef républicaine ; et la promesse que Jean-Luc Mélenchon et sa garde rapprochée, députés débutants mais militants rompus de vieille date à la radicalité, vont bousculer pendant le quinquennat les us et coutumes onctueux de la Chambre pour le plus grand plaisir de médias à l’affût de provocations d’hémicycle. «Le spectacle va plaire aux télévisions, note déjà Bruno Roger-Petit sur le site de Challenges. Il sera demandé aux histrions de la France insoumise de venir faire leur numéro sur tous les plateaux, et ils ne se feront pas prier.»

L’agit-prop prend ses quartiers au Palais Bourbon, et ce n’est bien sûr pas que pour de rire. Ces poings levés – hier, symboles révolutionnaires de l’antiparlementarisme –, ces cols de chemise sans cravate, cette grogne goguenarde du parrain-tribun Mélenchon, s’ils donnent le ton, c’est dans une tout autre perspective. La France insoumise, le 20 juin, est venue prévenir, l’air de rien, qu’elle n’allait plus cesser de rejouer la scène du clash en séance de 1789 qui nous laissa la phrase de Mirabeau, élu d’Aix-en-Provence – tiens, non loin de la circonscription mélenchonienne : «Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes.»

Commence en fait une profonde querelle politique et philosophique sur la souveraineté, et la France insoumise entend bien asséner la preuve que l’Assemblée n’est qu’une chambre de nantis, traîtres au pays profond, oublieuse de ceux que Mélenchon ne nomme plus que «les gens», et vendue aux visées européennes. Faute de procéder à l’avènement d’une VIe République, le Parlement n’est plus qu’un mausolée des abandons, et il est à parier, sans grand risque, que le «leader maximo» de LFI en appellera de plus en plus régulièrement à la rue, à mesure que le quinquennat s’avancera ; la rue devenue, par soustraction, le dernier hémicycle démocratique.

Un Mélenchon épuisé par la présidentielle

Il n’est pas certain que Jean-Luc Mélenchon y réussisse. Les tours de parole des minorités ne sont pas légion sous une majorité parlementaire écrasante, et au chapitre de l’incarnation populaire, la concurrence sera rude. Même s’il est le meilleur tribun du pays, JLM devra déjà compter, sur des registres voisins (populisme, identité, redistribution sociale) avec le groupe que le Parti communiste vient de parvenir à constituer avec des élus d’outre-mer ; et même avec Marine Le Pen et sa poignée d’élus ; et ce, en attendant que le PS se détermine.

Jean-Luc Mélenchon en meeting à Marseille, le 15 juin 2017 | Boris Horvat / AFP

Il devra compter aussi avec sa propre fatigue. Ou son moral. Une telle guérilla parlementaire réclame une énergie constante, et patiente. Les aura-t-il, l’une et l’autre ? Sa victoire marseillaise est éclatante, et le venge de son échec aux législatives de 2012, à Hénin-Beaumont, face à Marine Le Pen. Mais le miel qu’il lui est possible d’en tirer fondra vite. Même si sa nette progression en suffrages, à la présidentielle (7 millions de voix contre 4 millions en 2012), lui octroie des finances plus confortables, le souvenir des efforts, et d’abord solitaires, auxquels Jean-Luc Mélenchon a dû consentir pour faire sortir de terre, en un an et demi, la France insoumise, lui interdira sans doute de les répéter. À 65 ans, il a sans doute jeté beaucoup de forces dans l’épopée présidentielle, sachant que c’étaient les dernières, y réussissant d’ailleurs de manière assez exceptionnelle, avec l’aide d’une campagne inventive, souvent calquée sur celle de Bernier Sanders, aux États-Unis. Et tentant, en outre, de forcer le sort par la foi du charbonnier, certain, disait-il, que cette fois était «la bonne». Il n’a échoué que d’un souffle à doubler Marine Le Pen et à gagner le délectable honneur, pour lui, de se mesurer à Emmanuel Macron au tour final. D’où, malgré la satisfaction marseillaise, une vive déconvenue, la défaite des défaites d’une carrière, sûrement, deux jours de lit, après la soirée des résultats, et un refus suicidaire de boudeur d’appeler au vote en faveur du futur président.

Retour à la case 2012 pour le tribun

À suivre le fil de ses discours de campagne, à reprendre ses entretiens dans les médias, on réalise mieux à quel point Jean-Luc Mélenchon a cru sincèrement, contrairement à tous les diagnostics, qu’il pouvait remporter la présidentielle ; ou à défaut, additionner ensuite suffisamment de circonscriptions pour opposer «une majorité de cohabitation», après les législatives, à Emmanuel Macron. Avoir détourné des centaines de millions de votes populaires du giron lepénien n’est pas la plus mince des victoires. La preuve existe désormais qu’un certain populisme de gauche peut faire décrocher des rives de l’extrême droite les suffrages ouvriers et les votes des jeunes, et qu’il est assurément le mieux placé pour cela, le plus à même, encore, de poétiser les tribunes de meeting, de prêter des mots à des électeurs qui en manquent.

Il n’empêche : l’échec est là, qui renvoie Jean-Luc Mélenchon à peu près à la situation qu’il connaissait en 2012, à ses 11% des suffrages, déjà derrière la candidate du FN, et à une débandade aux législatives suivantes (10 députés, dont 6 du PCF). Il n’est pas certain que les progrès numériques de sa cause changent la donne. Son échec politico-institutionnel, accentué encore par les bides du Front de gauche, la coalition qu’il dirigeait alors avec le PCF, à toutes les élections intermédiaires du quinquennat Hollande, l’avait mené au seul territoire restant : la rue.

La rue, et plus largement les armes de la guérilla d’opposition, à l’ombre de la République. L’invective de plateau télé, les rassemblements place de la République, l’énervement de langue en situation, sur la laïcité ou l’école, ou les cortèges contre la loi Travail, «les violences policières» dénoncées, les sautes de démocratie directe comme il y a des sautes d’humeur, les parties liées avec les sections syndicales les plus radicales. Calais, le barrage de Sivens, Notre-Dame-des-Landes…

Le retour des appels à la révolution

Voilà Jean-Luc Mélenchon et ses amis renvoyés, à peu près comme en 2012, au plan B. Pendant toute la campagne des législatives 2017, il s’y est préparé. Peut-être la part de lui qui prise le souffle des insurrections y a-t-elle retrouvé des délices de vanité dont il avait su se passer, pendant la présidentielle. En tous cas, ses meetings ont souvent pris, en juin, à Marseille, un tour, un ton plus révolutionnaires, au moins dans le choix des mots, après «l’humanisme», patelin et assez paternaliste, qu’il avait plutôt professé, du haut de ses tribunes du mois d’avril. Ses appels au peuple sont devenus plus ambigus. Plus activistes. Le 7 juin: «Les jeunes, tapez dans le tas jusqu’à ce que le pays se réveille!» Le 15: l’abstention est «une insurrection froide […] la mèche est allumée». Le 18: «Pas un mètre de droit social ne sera cédé sans lutte.» Au micro de Jean-Jacques Bourdin, sur RMC, le 9 juin: «Jusqu’à notre dernier souffle, nous défendrons la loi sur le code du travail

«Pas un mètre de droit social ne sera cédé sans lutte»

La rue par tentation renouvelée, sur le tard ? Ou par dépit ? À nouveau, Jean-Luc Mélenchon à la croisée des chemins ? À dire vrai, il n’a pas poussé les feux, pendant les crises à l’air libre du quinquennat précédent. Entre deux interviews orageuses, il a même été plutôt discret. Mais beaucoup de ses électeurs, en 2012, et plus encore en 2017, se comptent parmi les franges les plus déterminées de «la vraie gauche», et dans tous ces milieux, à mesure que s’amoncellent les nuages sur les droits sociaux, l’impatience, déjà sensible en 2016, gagne en force. Les amis du député de Marseille, supporters et même parfois cadres du mouvement, ont envie d’en découdre. Beaucoup n’attendent que l’entrée en scène de la CGT sur la suite de la loi Travail, syndicat dont on sait que sa direction est désormais très contrainte par l’extrême gauche.

À Toulouse, des militants veulent rouvrir le dossier de la mort de Rémi Fraisse, ce militant écolo qu’un lancer de grenade a privé de la vie, pendant des échauffourées avec les forces de l’ordre, en octobre 2014. Claire Dujardin, l’avocate des parents du militant décédé, a d’ailleurs été la candidate (battue) de la France insoumise, dans la 1re circonscription de la Haute-Garonne. Et de son côté, Jean-Luc Mélenchon a publiquement accusé, lors de l’un de ses écarts, Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur à l’époque des faits, d’être «le gars qui s’est occupé de l’assassinat de Rémi Fraisse». Comme le ministre promettait de porter plainte pour diffamation, le leader de la France insoumise s’est finalement déclaré satisfait d’affronter un procès, pour voir le dossier Sivens enfin soumis au verdict citoyen.

À Calais, d’autres militants radicaux ont noté, non parfois sans une certaine satisfaction, que Gérard Collomb, le ministre de l’Intérieur, refuse d’ouvrir un nouveau camp sur le littoral, malgré les appels pressants des associations humanitaires, débordées par le retour en ville de plusieurs centaines de migrants. Comme le ministre prône un certain durcissement de la présence policière, se profilent déjà des risques de heurts de rue.

En 2012, la contestation anti-Hollande avait débuté, sans attendre, en juin, par des grèves d’enseignants, profession qui avait fourni des bataillons d’électeurs à Jean-Luc Mélenchon. Les mêmes, ou leurs héritiers, viennent de déclencher un mouvement analogue en Seine-Saint-Denis, département désormais représenté à l’Assemblée nationale par plusieurs députés LFI.

Climat hautement inflammable

Il serait injuste d’imputer à la France insoumise une contestation qui, de toute façon, n’a pas, pour l’heure, d’expression violente, ou simplement fortement revendicative. Mais un climat existe, de provocation larvée, qui ne demande plus qu’à s’enflammer. On l’a vu au soir de l’élection de Manuel Valls, dans la 1re circonscription de l’Essonne. L’ancien Premier ministre est venu lui-même annoncer sa courte victoire (à 50,3% soit avec 139 voix d’avance) devant les télévisions, dans le hall de la mairie d’Evry. Aussitôt un militant connu de la LFI s’est approché, hors de lui, au risque d’un échange de coups. Comme la querelle s’envenimait, des policiers sont venus le quérir, pour l’éloigner. Des militants ont donc crié aux «violences policières». D’ailleurs, l’élection était truquée ! La France insoumise locale avait déjà annoncé que si Manuel Valls l’emportait, quel que soit le score, elle contesterait la décision. Les collaborateurs de la candidate LFI, Farida Amrani, évoquaient même «une baston grave».

Manuel Valls après les résultats du second tour des législatives, à Evry, le 19 juin 2017 | Guillaume Bonnet / AFP

La candidate a affirmé qu’elle déposerait un recours. Mais elle doit manquer d’arguments, car elle a fait passer un message, demandant aux scrutateurs de la 1re circonscription: «Vous avez constaté un élément suspicieux, un comportement étrange, une présence inhabituelle, écrivez-nous.»

Provocations de dégoupilleurs… Agit-prop, vieille science artisanale. Pas d’exemple, un mois et demi après le début du règne macronien, de heurts ou de dérapages. Un climat, simplement. À la différence de 2012, il pourrait bien être imputé à Jean-Luc Mélenchon, en raison même de ses progrès électoraux. Il n’a peut-être pas remporté l’élection présidentielle. Mais il commande désormais, sans appel, mais non sans danger, au moins à toute la gauche activiste.

Les députés de la France insoumise font leur entrée à l’Assemblée nationale, le 20 juin 2017 | Martin Bureau / AFP

***Philippe Boggio
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